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Dissertation rédigée · 6 317 motsDevons-nous quelque chose à l'humanité ?
Devons-nous quelque chose à l'humanité ?
En 1992, dans un laboratoire fédéral du Nouveau-Mexique, treize experts — un linguiste, un archéologue, un astronome, un anthropologue, un architecte — reçoivent une commande inhabituelle. Il s'agit de rédiger un avertissement. Le destinataire vivra dans dix mille ans, ne parlera aucune langue connue, et n'aura peut-être jamais entendu parler de l'électricité. Le rapport qu'ils remettent porte une cote administrative, SAND92-1382, et contient un texte d'une étrangeté saisissante : « This place is not a place of honor… no highly esteemed deed is commemorated here… nothing valued is here. What is here is dangerous and repulsive to us. » — « Ce lieu n'est pas un lieu d'honneur… aucun acte estimable n'y est commémoré… rien de ce qui a de la valeur ne se trouve ici. Ce qui est ici nous est dangereux et répugnant. » Il faut mesurer l'anomalie. Des hommes rémunérés par un État écrivent, à grands frais, pour des interlocuteurs qui ne leur ont rien donné, ne les remercieront pas et ne pourront jamais rien exiger d'eux. Ils travaillent pour un créancier qui n'a rien prêté.
Ce déséquilibre est déjà tout le problème. Car nous disons couramment que nous « devons » quelque chose à l'humanité, et cette phrase a la forme d'un compte. Encore faut-il savoir ce qu'on y met.
Devoir, en français, recouvre deux relations que le latin séparait. Il y a debere — contraction de de habere, « tenir de quelqu'un ce qui est à lui » : c'est la dette, une somme reçue qu'il faut rendre. Et il y a officium — la charge, la fonction, ce qu'il convient d'accomplir à la place qu'on occupe : c'est l'obligation morale, qui ne rend rien à personne. L'allemand, lui, ne sépare pas : die Schuld (f.) signifie à la fois la faute et la dette, et die Schulden (pl.) désigne les dettes d'argent, tandis que die Pflicht (f.) nomme le devoir moral. Cette confusion de langue n'est pas innocente, et elle sera au cœur du deuxième moment de ce travail.