Aller au contenu

← Toutes les dissertations corrigées

Dissertation rédigée · 5 468 mots

Faut-il dépasser l'humanité ?

Faut-il dépasser l'humanité ?

En 1840, Pierre-Armand Dufau prend la direction de l'Institution royale des jeunes aveugles de Paris et supprime l'usage de l'écriture en points saillants qu'un ancien élève devenu répétiteur, Louis Braille, avait publiée onze ans plus tôt ; il n'en tolère plus l'emploi que pour la musique et fait revenir les livres de la maison aux lettres romaines gaufrées, celles que Valentin Haüy avait mises en relief pour que les aveugles pussent lire l'alphabet des voyants. Les pensionnaires, eux, continuent la nuit, au poinçon, sur des feuilles cachées. L'affaire a toutes les apparences d'une querelle de typographie dans un pensionnat parisien. Elle portait pourtant sur une question qui n'a rien de technique : lorsqu'un être humain se heurte à une borne de son corps, ce qu'il convient de franchir, est-ce la borne — ou l'homme ?

Car le verbe dépasser ne dit pas une seule opération, et le sujet joue de ses sens sans les distinguer. Dépasser signifie d'abord excéder : aller au-delà d'une mesure sans quitter la chose mesurée — un coureur dépasse un record, il reste un coureur, et le record dépassé reste un record. Il signifie ensuite doubler, laisser en arrière : ici le dépassé demeure, mais il devient un retardataire ; le mot introduit une course, donc des rangs. Il signifie encore rendre caduc — on dit d'une théorie qu'elle est dépassée, et l'on entend qu'elle ne vaut plus rien, que le dépassé est une étape morte. Il signifie enfin se dépasser, et cette forme est étrange, car le dépassant et le dépassé y sont le même : celui qui se dépasse ne quitte pas la place, il l'occupe autrement. Une dernière acception, technique, viendra plus loin : celle que l'allemand nomme die Aufhebung (f.), le dépassement qui supprime en conservant. Selon le sens retenu, « dépasser l'humanité » veut dire quitter l'espèce, la laisser derrière, la périmer, ou l'excéder du dedans — et ce ne sont pas quatre nuances, ce sont quatre projets sans rapport.

Le mot humanité n'est pas plus stable. Il désigne l'espèce biologique, Homo sapiens, un ensemble d'individus caractérisés par un patrimoine génétique commun ; il désigne la vertu morale, ce qu'on nomme avoir de l'humanité — la compassion, l'égard, le refus de la cruauté ; il désigne enfin la communauté universelle, le genre humain considéré comme un sujet unique, titulaire de droits et destinataire de devoirs. Or les trois ne se dépassent pas de la même façon. On peut concevoir de dépasser l'espèce : c'est un programme biologique. On voit mal ce que serait dépasser la vertu, car un être plus qu'humain au sens moral serait encore appelé humain, et le mot n'a pas de comparatif — « surhumain » désigne un effort, pas une bonté supérieure à la bonté. Quant à la communauté, la dépasser signifierait admettre en elle autre chose que des hommes, ce qui est l'élargir, non la quitter. Le sujet paraît donc porter sur une seule opération alors qu'il en désigne trois, contradictoires entre elles.

Lire le devoir en entier

Laisse ton adresse : tu ouvres ce devoir et tous les autres, et tu reçois la méthode de la dissertation de culture générale. Une fois pour toutes — pas à chaque page.

Zéro spam, désinscription en un clic. Déjà inscrit ? Redonne la même adresse : rien ne sera créé en double.