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Dissertation rédigée · 3 937 motsL'homme est-il un vivant à part ?
L'homme est-il un vivant à part ?
À la fin de l'été 1899, sur une île de la Seine, à Asnières, la journaliste féministe Marguerite Durand et l'homme de lettres Georges Harmois ouvrent le premier cimetière animalier du monde : une grille Art nouveau dessinée par l'architecte Eugène Petit, quatre sections — chiens, chats, oiseaux, autres animaux —, et des stèles gravées où des maîtres pleurent leurs bêtes. Le monument d'entrée est dédié à Barry, le chien du Grand-Saint-Bernard, sous cette épitaphe : « Il sauva la vie à 40 personnes. Il fut tué par le 41e. » Or enterrer ses morts est précisément le geste dont l'homme fait depuis toujours la preuve de sa différence — et le voilà qui l'accorde à ceux dont ce geste devait le séparer. La ligne que nous traçons entre nous et le reste du vivant ne cesse ainsi de se déplacer ; c'est elle qu'il faut interroger.
Le sujet, en effet, ne demande pas si l'homme est un vivant : il le pose. L'homme naît, se nourrit, se reproduit et meurt ; il appartient au règne des êtres animés (das Lebewesen, n.), et personne n'en disconvient depuis qu'on l'a rangé, comme les autres, dans une classification. Toute la difficulté tient donc à deux mots : « à part ». Ils ont deux sens qu'il faut soigneusement opposer. Être à part, c'est parfois être séparé : d'une autre nature, hors de la série, tenu à l'écart du même ordre — l'homme serait alors une exception au sein du vivant, un être qui n'est pas dans la nature mais devant elle. Mais être à part, c'est aussi être singulier : occuper, à l'intérieur d'un même ensemble, une place que nul autre n'occupe — comme on dit d'un cas qu'il est « à part » sans le sortir de la série où on le compte. Le premier sens fait une différence de nature ; le second, une différence de degré ou de rôle. Et le sens commun ajoute clandestinement un troisième terme : il entend « à part » comme « au-dessus ». C'est le présupposé qu'il faut débusquer, car rien n'oblige à ce que ce qui distingue élève : on peut être à part par un manque, ou par une charge.
De là notre problème. La connaissance du vivant nous ordonne de nous compter parmi les vivants : toute frontière tracée à notre avantage s'est révélée poreuse, et l'exception que nous nous sommes accordée a saccagé la biosphère. Mais le droit et la morale nous ordonnent l'inverse : sans une différence assumée, il n'y a plus de dignité humaine, plus de crime contre l'humanité — et plus personne, non plus, pour plaider la cause des bêtes, car aucun jaguar n'a jamais réclamé de droits pour les jaguars. Nier l'exception détruit la responsabilité ; l'affirmer détruit le vivant. L'homme est-il séparé du vivant par une nature propre qui le place au-dessus de lui, ou n'est-il qu'un vivant parmi d'autres dont la prétention à l'exception est une illusion coûteuse ? Nous verrons d'abord que l'homme se donne pour un vivant à part au sens fort, comme une exception dans l'ordre de la nature ; puis que la science du vivant a défait cette séparation, et qu'elle s'est révélée un tracé arbitraire, dangereux pour les hommes eux-mêmes ; enfin que l'écart ne tient ni à ce que l'homme possède ni à ce qu'il vaudrait, mais à ce dont il répond : il est le seul vivant qui puisse se limiter au bénéfice d'autres que lui.