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Dissertation rédigée · 5 706 motsL'humanité a-t-elle une histoire ?
L'humanité a-t-elle une histoire ?
À l'été 1814, dans le grenier d'une auberge de Darmstadt, on déplie un parchemin de près de cinq mètres de long. L'architecte de la cour, Georg Moller, y reconnaît la moitié gauche d'un dessin médiéval : l'élévation de la façade occidentale de la cathédrale de Cologne. L'autre moitié réapparaît à Paris deux ans plus tard. Le bâtiment que ce plan décrit avait été commencé le 15 août 1248, puis abandonné ; une grue de bois était restée plantée au sommet de la tour sud, et elle y figure sur toutes les gravures de la ville pendant trois siècles. Le chantier reprend en 1842. Il s'achève le 15 octobre 1880.
Il faut voir exactement ce que cet épisode donne à penser. Aucun des hommes qui ont posé la première pierre n'a vu la dernière. Aucun de ceux qui ont hissé la dernière n'avait connu les premiers. Entre eux, six cent trente-deux ans, et pour tout lien un dessin oublié dans un grenier. L'ouvrage, pourtant, est un seul ouvrage. Quelque chose a donc duré qui n'était ni un homme, ni une génération, ni même une intention continue. C'est précisément ce qu'on demande lorsqu'on demande si l'humanité a une histoire.
Encore faut-il éviter la réponse immédiate. Elle vient toujours, et elle est trop facile : l'humanité a une histoire, puisqu'il existe des manuels d'histoire. Mais avoir un passé n'est pas avoir une histoire. Un galet a un passé — il a été arraché, roulé, poli. Il n'a pas d'histoire, parce que rien en lui ne conserve ce qui lui est arrivé. Avoir une évolution n'est pas davantage avoir une histoire. Une espèce vivante se transforme, mais la transformation passe par les corps, se transmet par les gènes, et aucun individu n'en sait rien. Le mot grec historia désigne d'abord une enquête : chez Hérodote, au Vᵉ siècle avant notre ère, c'est l'acte de s'informer, puis le récit qu'on en tire. Le latin distinguait nettement les res gestae, les choses accomplies, et l'historia rerum gestarum, le récit des choses accomplies. L'allemand, lui, a rassemblé les deux valeurs dans un seul mot : die Geschichte (f.), formé sur geschehen, « arriver », qui dit à la fois das Geschehen (n.), ce qui se passe, et le récit qu'on en fait.