← Toutes les dissertations corrigées
Dissertation rédigée · 4 566 motsL'humanité est-elle un fait ou un idéal ?
L'humanité est-elle un fait ou un idéal ?
Au pavillon de Breteuil, à Sèvres, dort depuis 1889 une barre de platine iridié à section en X : trente exemplaires en furent fondus, la première Conférence générale des poids et mesures en sanctionna un comme prototype international du mètre, et l'on a mesuré le monde pendant soixante-dix ans par comparaison avec lui. En 1960, la onzième Conférence l'a remplacé par 1 650 763,73 longueurs d'onde d'une radiation du krypton 86 ; en 1983, la dix-septième par le trajet que la lumière accomplit dans le vide en 1/299 792 458 de seconde. La barre est toujours là, et elle ne mesure plus rien. Or Wittgenstein avait posé sur elle exactement la question qui nous occupe : de ce mètre-étalon, écrit-il, on ne peut dire ni qu'il a un mètre de long, ni qu'il ne l'a pas. C'est qu'un étalon n'est ni une chose que l'on constate, ni une idée que l'on rêve : c'est une règle que l'on institue, et par laquelle on mesure ensuite tout le reste. Le mot « humanité » pourrait bien appartenir à cette famille-là — et c'est ce soupçon qu'il faut instruire.
Le sujet, en effet, nous impose un partage, et ce partage n'a rien d'innocent. Un fait est ce qui est le cas : il se constate, s'énonce à l'indicatif, et demeure vrai que l'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore. Mais il faut aussitôt distinguer deux espèces de faits que le sens commun confond. Il y a le fait brut (die Tatsache, f.) : la masse d'un caillou, la trajectoire d'une planète, vraies même si aucun esprit ne les pense. Et il y a le fait institutionnel : la valeur d'un billet, l'existence d'une frontière, la validité d'un mariage — choses qui ne sont vraies que parce qu'un groupe les tient pour vraies, et qui sont pourtant parfaitement réelles, puisqu'on achète du pain, qu'on refoule des voyageurs et qu'on divorce. Un idéal, symétriquement, se dit en deux sens qu'il faut séparer avec soin, car le sens commun glisse de l'un à l'autre sans le dire. Au sens normatif, c'est un modèle de perfection à réaliser : il s'énonce à l'impératif, il relève du devoir-être (das Sollen, n.) et non de l'être (das Sein, n.). Au sens ontologique, et alors dépréciatif, c'est ce qui n'existe que dans l'idée : l'irréel, la chimère. Dire « ce n'est qu'un idéal », c'est déjà avoir tranché — ce n'est pas vrai. Et le mot « humanité » est lui-même équivoque : il désigne l'espèce (les êtres de notre lignée, décomptés et datés), la vertu (« faire preuve d'humanité »), et la communauté universelle (le genre humain comme sujet de droit). Notons enfin ce que le mot ne désigne pas : ni l'humanitaire, qui nomme une action de secours apparue au XIXᵉ siècle, ni l'humanisme, qui nomme une doctrine.
Le « ou » du sujet suppose donc que ces deux régimes s'excluent, et ce présupposé a un nom. Hume, au livre III du Traité de la nature humaine (1740), observe que les moralistes raisonnent d'abord à l'indicatif, avec les copules « est » et « n'est pas », puis passent sans prévenir à « doit » et « ne doit pas » — et il exige qu'on explique ce saut, qui lui paraît inconcevable. Aucun devoir ne se déduit d'un constat. Voilà la difficulté. Si l'humanité n'est qu'un fait, elle n'oblige à rien : appartenir à une espèce n'est pas plus méritoire que d'avoir un squelette, et le bourreau y appartient aussi pleinement que sa victime — le mot perd toute force. Mais si l'humanité n'est qu'un idéal, elle n'oblige pas davantage : un idéal ne contraint que ceux qui y adhèrent, et surtout, dès qu'on en fait un modèle, on peut constater que certains ne l'ont pas atteint — et le tri recommence, par la porte de la morale. « Humanité » nomme-t-il une réalité que le savoir constate, ou une exigence que la morale prescrit ? Et si un même mot doit faire les deux, par quelle opération le fait-il sans que l'un de ses deux emplois soit une imposture ? Nous verrons d'abord que l'humanité se donne comme un fait, constatable par la science comme par l'expérience ordinaire ; puis qu'aucun de ces faits ne produit ce que nous appelons humanité, et que celle-ci n'est jamais constatée mais toujours exigée, au point que son nom sert parfois de masque ; enfin que l'alternative repose sur une amputation, car il existe un troisième terme — l'humanité est un fait institué, une exigence que le droit a rendue constatable, et qui redevient un mot dès qu'on cesse de la faire.