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Dissertation rédigée · 4 073 mots

L'humanité est-elle une fiction ?

L'humanité est-elle une fiction ?

Au fond d'une grotte des monts Zagros, dans le Kurdistan irakien, l'archéologue Ralph Solecki met au jour, en 1960, un squelette vieux de plusieurs dizaines de milliers d'années. Ce n'est pas un homme au sens strict : c'est un Néandertalien, une autre espèce que la nôtre. Or la palynologue Arlette Leroi-Gourhan croit déceler, dans les sédiments qui l'entourent, des amas de pollens — achillée, centaurée, muscari — comme si l'on avait déposé des fleurs sur le corps. L'interprétation reste débattue : d'autres y voient l'ouvrage de rongeurs fouisseurs ou d'abeilles nichant dans le sol. Mais si elle est juste, alors des êtres qui n'étaient pas des hommes ont fait à l'un des leurs, désormais incapable de rien produire ni de rien rendre, ce que nous appelons des funérailles. Or enterrer avec un rite un mort — l'improductif par excellence — c'est le tenir pour encore digne, encore « des nôtres » : preuve que l'humanité n'est peut-être pas une qualité qu'on lit sur un corps, mais un statut qu'un geste confère. Reste à savoir ce que vaut ce statut. Car le mot, il est vrai, est équivoque. « L'humanité » désigne d'abord l'espèce biologique, l'ensemble des Homo sapiens ; ensuite une vertu morale — « avoir de l'humanité », c'est être bon ; enfin la communauté universelle des hommes, solidaires en droit. Or on peut compter les individus de l'espèce — c'est un fait — mais nul n'a jamais rencontré « l'Humanité » comme totalité solidaire : on ne croise que des hommes particuliers. Une fiction, c'est précisément cela : un récit sans référent perceptible, une construction de l'imagination. De là notre problème. D'un côté, l'exigence de rigueur ne tient pour réel que ce qui a un référent constatable — et l'humanité-communauté n'en a pas : elle serait donc une fiction. De l'autre, cette prétendue fiction produit des effets bien réels : dans une salle d'audience, un homme peut être jugé et condamné pour « crime contre l'humanité », au nom d'une victime — « l'humanité » — qui n'a pourtant ni corps, ni adresse, ni voix ; et la sentence, elle, est bien réelle. En son nom, on condamne, on protège, on secourt. Comment une fiction pourrait-elle avoir la force d'un fait ? Faut-il dire que l'humanité est une fiction, ou reconnaître qu'une fiction efficace cesse d'en être une ? Nous verrons d'abord que l'humanité se donne comme une fiction, un mot sans référent ; puis qu'elle existe pourtant réellement, et à trois degrés croissants — comme fait biologique, comme concept rigoureux, comme puissance agissante ; enfin que la question « vraie ou fictive ? » est mal posée : l'humanité n'est ni pure fiction ni pur fait de nature, mais un statut que chaque société institue à des degrés variables, par ses ressources, ses lois et ses discours. Ce qui reste alors n'est pas une question d'existence, mais une tâche politique.

I. L'humanité est une fiction

L'humanité est une fiction, d'abord, parce qu'elle est un mot sans référent. On ne rencontre jamais « l'Homme » en général : on ne rencontre que des individus singuliers, pris dans une langue, une nation, une histoire ; en effet, l'universel n'existe nulle part comme chose, il n'est qu'un être de raison. C'est l'objection que Joseph de Maistre, adversaire résolu de l'universalisme abstrait des Lumières et défenseur des seules nations concrètes, oppose aux constitutions révolutionnaires « faites pour l'homme ». Dans les Considérations sur la France (1797), il écrit : « Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes […] ; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c'est bien à mon insu. » On en trouve une illustration inattendue chez les ingénieurs de la NASA : en 1977, les sondes Voyager emportent un disque d'or censé porter, à d'hypothétiques extraterrestres, le portrait de « l'humanité ». Mais pour le composer, un comité présidé par Carl Sagan a dû choisir : salutations en cinquante-cinq langues, un chant de baleine, du Bach et du Chuck Berry. Il a fallu fabriquer l'humanité faute de pouvoir la montrer — preuve qu'elle n'est pas là, quelque part, comme un objet, mais qu'on la construit.

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