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Dissertation rédigée · 5 463 mots

L'humanité est-elle une ou multiple ?

L'humanité est-elle une ou multiple ?

En 1977, la NASA a boulonné sur le flanc de deux sondes destinées à quitter le système solaire un disque de cuivre plaqué or, accompagné d'une cellule et d'une aiguille de lecture. Le comité chargé d'en fixer le contenu, dirigé par l'astronome Carl Sagan, y a fait graver cent quinze images, une douzaine de minutes de bruits terrestres, quatre-vingt-dix minutes de musique et des salutations en cinquante-cinq langues — dont l'akkadien, le sumérien et le hittite, que plus personne ne parle. Il fallait dire ce que nous sommes à un destinataire qui n'en saurait rien, et il a fallu, pour cela, choisir : cinquante-cinq langues sur les quelque sept mille que compte la Terre, vingt-sept morceaux de musique sur tout ce que les hommes ont chanté. Le disque prétend porter la voix de l'humanité, et l'on ne peut pas le regarder sans voir qu'il en porte quelques-unes. C'est là toute la difficulté : dès qu'on veut parler au nom de l'humanité, on découvre qu'elle n'a pas de voix propre, mais un très grand nombre de voix — et que les rassembler suppose déjà d'en écarter.

Le mot humanité (die Menschheit, f.) se dit en trois sens qu'il faut séparer d'emblée, car ils ne se comportent pas de la même façon devant la question du nombre. Il désigne d'abord l'espèce biologique, l'ensemble des Homo sapiens vivants et morts : c'est un sens descriptif, et à ce compte l'humanité est un objet dont on peut, en principe, compter les membres. Il désigne ensuite une vertu : « avoir de l'humanité », c'est être capable d'égards envers autrui — sens normatif, qui ne dit plus ce que nous sommes mais ce que nous devons être. Il désigne enfin une communauté juridique et politique, le genre humain conçu comme sujet de droits et destinataire d'obligations — celle qu'invoquent l'expression « crime contre l'humanité » et les déclarations universelles. Le sujet ne prend son sens qu'une fois ce partage fait : demander si l'espèce est une, c'est poser une question de zoologie ; demander si la communauté est une, c'est poser une question politique, et la réponse n'a aucune raison d'être la même.

Il faut être aussi rigoureux avec les deux termes de l'alternative, car chacun recouvre trois choses distinctes. Un peut vouloir dire unique — il n'y en a qu'une, et rien d'autre ne lui ressemble ; ou homogène — elle est semblable à elle-même partout où on la trouve ; ou encore unie — elle fait corps, ses parties se tiennent. Ces trois sens ne s'impliquent pas : une chose peut être unique et parfaitement hétérogène, comme une forêt ; unie sans être homogène, comme un orchestre. Multiple, symétriquement, ne veut pas dire une seule chose. La pluralité est un fait de nombre : il y a plusieurs cultures. La diversité est un fait de qualité : ces cultures diffèrent. La division est un fait de rapport : elles se séparent, s'ignorent ou se combattent. Confondre les trois, c'est croire qu'on a réfuté l'unité de l'humanité en montrant qu'elle est bigarrée, alors qu'on n'a montré que sa diversité — laquelle est peut-être précisément ce qui la fait tenir.

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