Aller au contenu

← Toutes les dissertations corrigées

Dissertation rédigée · 7 770 mots

L'humanité et le sacré

L'humanité et le sacré

Le 1ᵉʳ janvier 1897, à Rio de Janeiro, dans le quartier de Glória, on inaugure au 74 de la rue Benjamin Constant un édifice bâti entre 1891 et 1896 sur des plans venus de Paris. Il a tout d'une église : un sanctuaire, un calendrier liturgique, des sacrements, un clergé, et sur la frise de sa façade une devise gravée — « O amor por princípio, a Ordem por base, o Progresso por fim », l'amour pour principe, l'ordre pour base, le progrès pour but. Il y manque pourtant une chose : le dieu. L'être auquel ce culte s'adresse n'est ni Yahvé, ni le Christ, ni une abstraction métaphysique ; c'est l'Humanité elle-même, que le fondateur de la doctrine, Auguste Comte, appelle le Grand-Être. Et l'affaire n'est pas restée confidentielle : depuis le 19 novembre 1889, deux des trois mots de cette devise, Ordem e Progresso, figurent sur le drapeau du Brésil. Une nation de deux cents millions d'habitants porte donc sur son emblème le fragment d'une liturgie adressée au genre humain. Ce fait, en apparence anecdotique, dérange une évidence : nous croyons spontanément que le sacré est ce qui se tient au-dessus de l'homme, et voilà que l'homme s'installe à la place du dieu sans que la structure du culte, elle, ait bougé d'un pouce.

Il faut donc peser les mots, car ils sont l'un et l'autre équivoques. Sacré vient du latin sacer, dont le sens premier n'est pas « saint » mais séparé : est sacer ce qui a été retiré de l'usage commun et versé du côté des dieux. Le latin distingue d'ailleurs très nettement sacer de sanctus — le sanctus est ce qui est protégé par une sanction, une muraille, une peine ; le sacer est ce qui a été livré, donc retranché. Et le profane, symétriquement, n'est pas le mal : pro-fanum, c'est ce qui est devant l'enceinte du temple, c'est-à-dire l'ordinaire, le disponible, ce dont on peut se servir. Le sacré n'est donc pas d'abord un contenu de croyance mais une opération : une soustraction. De là quatre distinctions qu'il faut tenir jusqu'au bout, car le sens commun les confond. Le sacré n'est pas le religieux : le religieux est un système d'institutions, de dogmes et de prêtres, tandis qu'il existe du sacré sans religion — un drapeau, une tombe, un serment. Le sacré n'est pas le saint : le saint suppose une perfection morale, le sacré peut être terrible, funeste, impur ; on ne s'approche pas d'une chose sacrée pour l'imiter, mais avec précaution. Le sacré n'est pas la valeur : une valeur se hiérarchise, se pondère et s'échange, alors que le sacré est ce qui refuse d'entrer dans la comparaison. Le sacré n'est pas non plus l'inviolable juridique : l'inviolable est une protection posée par une loi, donc révisable par la même loi ; le sacré prétend précéder la loi et la lier.

Humanité n'est pas moins équivoque, et le cours distingue trois sens qu'il ne faut jamais amalgamer. L'humanité comme espèce : Homo sapiens, huit milliards d'individus, un fait de zoologie. L'humanité comme vertu : la qualité morale dont on dit d'un homme qu'il en a fait preuve — c'est l'humanitas de Cicéron, un idéal à atteindre. L'humanité comme communauté universelle : le genre humain comme sujet de droit, celui au nom duquel on qualifie un crime. Et l'étymologie ajoute déjà quelque chose : humanitas dérive de humus, la terre. L'homme est nommé d'après le sol, c'est-à-dire d'après ce qui est périssable et bas ; le mot le désigne comme un être qui n'est précisément pas d'en haut. Un être terreux, et un sacré : au premier regard, l'accolement des deux termes du sujet a quelque chose d'un oxymore.

Lire le devoir en entier

Laisse ton adresse : tu ouvres ce devoir et tous les autres, et tu reçois la méthode de la dissertation de culture générale. Une fois pour toutes — pas à chaque page.

Zéro spam, désinscription en un clic. Déjà inscrit ? Redonne la même adresse : rien ne sera créé en double.