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Dissertation rédigée · 6 607 mots

L'humanité et ses monstres

L'humanité et ses monstres

En 207 avant notre ère, Rome en est à sa onzième année de guerre contre Hannibal. Le Sénat interrompt pourtant ses affaires pour une cérémonie. Vingt-sept jeunes filles — virgines ter novenae, trois chœurs de neuf — traversent la ville en chantant un hymne commandé au poète Livius Andronicus, qu'elles ont appris dans le temple de Jupiter Stator. Le même jour, on enferme un enfant vivant dans un coffre, on le conduit au large et on le jette à la mer. Cet enfant était né à Frusino. Il avait la taille d'un enfant de quatre ans, et l'on ne savait pas dire s'il était garçon ou fille. Les haruspices — les devins étrusques chargés de lire les signes envoyés par les dieux — l'avaient déclaré prodige « affreux et honteux », et avaient exigé qu'il fût noyé loin de toute terre romaine. Tite-Live raconte l'épisode au livre XXVII de son Histoire romaine. Il faut mesurer la disproportion. Une cité en guerre mobilise ses prêtres, son poète officiel et vingt-sept de ses filles : non pas pour cet enfant, mais à cause de lui. Le corps qu'on noie ne vaut rien. Ce qu'il signifie vaut une liturgie d'État.

Cette disproportion est déjà tout le problème. Les monstres n'ont jamais beaucoup occupé les hommes ; ce sont les hommes qui se sont beaucoup occupés d'eux. Encore faut-il savoir de quoi l'on parle. Monstre vient du latin monstrum, et les Romains eux-mêmes en donnaient l'étymologie. Dans le De la divination de Cicéron (I, 42, 93), Quintus aligne quatre mots et quatre verbes : « Quia enim ostendunt, portendunt, monstrant, praedicunt, ostenta, portenta, monstra, prodigia dicuntur » — « parce qu'ils font voir, présagent, montrent et prédisent, on les appelle apparitions, présages, monstres, prodiges ». Le mot ne désigne donc pas d'abord une espèce d'êtres. Il désigne une chose qui montre, et qui, par sa parenté avec monere — avertir —, montre en avertissant. Un monstrum, en latin, n'est pas quelqu'un : c'est un message.

De là quatre distinctions qu'il faut tenir jusqu'au bout, car la langue courante les écrase. Le monstre n'est pas le difforme : la difformité est un état du corps, mesurable, tandis que le monstre est un jugement porté sur ce corps. Le monstre n'est pas l'anormal : l'anormal est un écart mesuré sur une échelle, il reste dans la série, tandis que le monstre est ce qu'on met hors de la série. Le monstre n'est pas la bête : la bête est d'une autre espèce, le monstre est de la nôtre — et c'est bien ce qui le rend insupportable. Enfin, et c'est la distinction décisive, il faut séparer la monstruosité et le monstrueux. Georges Canguilhem, en 1962, en fait deux registres entièrement distincts : la monstruosité est un fait de forme, un accident de développement dont la biologie rend compte ; le monstrueux est un jugement de valeur, une peur, un effroi devant ce que la vie peut produire. Or notre langue emploie le même mot pour l'enfant né conjoint à sa sœur et pour le tortionnaire. Le premier est jugé pour ce qu'il est, le second pour ce qu'il fait. Confondre les deux, c'est déjà avoir répondu à la question sans l'avoir posée.

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