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Dissertation rédigée · 6 541 motsL'humanité se reconnaît-elle à ce qu'elle protège ?
L'humanité se reconnaît-elle à ce qu'elle protège ?
Le 22 juillet 1822, un député irlandais de Galway que George IV surnommait « Humanity Dick » obtient du Parlement de Westminster la sanction royale sur un texte de quelques lignes : l'Act to prevent the cruel and improper Treatment of Cattle. Richard Martin vient de faire du mauvais traitement infligé à un bœuf, à une vache, à un mouton, une infraction pénale — c'est, dans un État moderne, la première loi de protection animale au monde. Il faudra attendre le Prevention of Cruelty to, and Protection of, Children Act de 1889, dit la « charte des enfants », pour que le même Parlement autorise l'État à s'interposer entre un père et son fils. Soixante-sept ans séparent le bœuf de l'enfant, et les militants de la protection de l'enfance ont eux-mêmes fait de cet écart leur argument de campagne. Ce décalage a de quoi déconcerter quiconque croit qu'une société protège d'abord ce qu'elle tient pour le plus digne : la liste de ses protégés n'est ni un classement de valeurs ni un portrait ordonné d'elle-même. Elle est un dépôt, formé de causes, de hasards, de rapports de force — et pourtant c'est bien elle que nous interrogeons quand nous demandons ce qu'une communauté d'hommes est vraiment.
Le sujet s'appuie sur un verbe qu'il faut ouvrir avant tout, car il porte trois opérations distinctes que le français confond sous un même mot. Reconnaître, c'est d'abord identifier à un signe : on reconnaît un arbre à ses fruits, un peintre à sa touche ; le signe est extérieur, il ne fait que révéler une nature supposée déjà là. C'est ensuite se retrouver dans, au sens réfléchi et proprement humain de la formule « je me suis reconnu dans ce portrait » : ici, il n'y a plus un observateur et un objet, mais une identité qui se ressaisit dans autre chose qu'elle-même. C'est enfin accorder un statut — reconnaître un État, reconnaître un enfant, reconnaître un droit : le mot cesse alors de décrire et se met à instituer, et c'est le sens que l'allemand nomme die Anerkennung (f.), la reconnaissance qui confère. Le sujet, tel qu'il est formulé — « se reconnaît-elle à » —, oriente d'emblée vers le premier sens, celui du signe d'identification ; toute la difficulté sera de savoir si l'on peut s'y tenir.
Le verbe protéger demande le même travail. Du latin pro-tegere, « couvrir en tenant devant » — tegere a donné toit et tuile : protéger, c'est étendre un abri au-dessus de ce qui, sans lui, serait exposé. Il faut le distinguer de trois voisins qu'on lui substitue à tort. Défendre, c'est repousser une agression déterminée : cela suppose un agresseur, et cela cesse avec lui. Conserver, c'est maintenir en l'état une chose qui ne réclame rien : on conserve des archives, non des personnes. Secourir, c'est intervenir dans l'urgence auprès de qui est déjà atteint. Protéger, c'est autre chose et davantage : c'est se placer par avance entre un être et ce qui pourrait l'atteindre, donc assumer durablement une exposition qui n'est pas la sienne. De là une propriété structurelle du geste, qu'on ne peut pas écarter : la protection est asymétrique. On ne protège que ce qui est plus faible que soi ; et le droit romain le savait, qui distinguait la tutela, pouvoir exercé sur l'incapable, du patrocinium, protection que le patron accorde à son client en échange de services. Le protecteur est toujours, à la lettre, celui qui pourrait aussi ne pas protéger — et souvent celui qui pourrait détruire.