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Dissertation rédigée · 5 651 motsL'humanité se transmet-elle ?
L'humanité se transmet-elle ?
Au printemps 1900, des pêcheurs d'éponges de l'île de Symi, poussés par une tempête, jettent l'ancre au large d'Anticythère et descendent sur une épave romaine chargée de bronzes et de marbres. Parmi les objets remontés à Athènes se trouve un bloc corrodé auquel personne ne prête attention pendant des mois ; au printemps 1902, l'archéologue Valerios Stais y distingue une roue dentée. L'objet, aujourd'hui réparti en quatre-vingt-deux fragments dont trente engrenages de bronze subsistants, est un calculateur astronomique fabriqué vers la fin du deuxième siècle avant notre ère : il prédisait les positions du Soleil et de la Lune, le cycle des éclipses, la date des jeux panhelléniques. L'équipe de Tony Freeth a publié le décodage de son train d'engrenages dans Nature le 30 novembre 2006. Le plus troublant n'est pas qu'une telle machine ait existé : c'est qu'elle n'ait pas eu de descendance. Aucun objet d'une complexité mécanique comparable n'apparaît en Europe avant les horloges astronomiques du quatorzième siècle — quinze siècles de silence. Les artisans qui savaient tailler ces roues sont morts sans que personne reprenne leur geste, et un savoir-faire entièrement constitué a disparu d'un monde qui l'avait pourtant possédé. Ce que nous appelons civilisation tient donc à une opération dont nous ne parlons jamais tant qu'elle fonctionne, et qui est le sujet même de la question posée : la transmission.
Or le verbe n'est pas neutre. Transmettre vient de transmittere : trans, au-delà, et mittere, envoyer. C'est envoyer par-delà — par-delà une distance, par-delà une mort. Le mot suppose donc trois choses : un émetteur, un contenu, un récepteur ; et il suppose surtout que le contenu reste identique au passage, faute de quoi ce n'est plus une transmission mais une altération. Quatre notions voisines, qu'on confond, s'en distinguent alors. L'hérédité (die Vererbung, f.) fait passer un caractère sans que personne l'ait voulu ni su : elle est automatique, elle ne demande ni maître ni élève. L'héritage (das Erbe, n.) suppose au contraire un acte juridique et une perte : le testateur cède ce qu'il ne garde pas, et la transmission s'ouvre à sa mort. La tradition (die Überlieferung, f. ; du latin tradere, livrer) désigne ce qui passe de main en main sur une longue durée, en se déformant à chaque relais. La contagion enfin fait passer sans consentement ni intention d'aucun côté. Et l'éducation (die Erziehung, f. ; du latin educere, conduire hors de) n'est déjà plus tout à fait une transmission : on n'y transporte pas un objet, on y conduit quelqu'un. Retenons la ligne de partage : dans une transmission, l'émetteur ne perd rien et le contenu ne change pas ; dans tout ce qui la concerne, l'humain semble faire exception aux deux règles.
Le pronominal ajoute une seconde ambiguïté, et c'est la plus lourde. « L'humanité se transmet-elle ? » peut s'entendre au passif — l'humanité est-elle transmissible, quelqu'un peut-il la faire passer à quelqu'un d'autre ? — ou au réfléchi : l'humanité se transmet elle-même, elle est à la fois ce qui est transmis et celui qui transmet, l'unique objet au monde dont l'émetteur et le récepteur soient de même nature. Et le mot « humanité » se dit lui-même en trois sens que le cours distingue et qu'il ne faut jamais confondre : l'espèce (Homo sapiens, huit milliards d'individus), la vertu (la qualité morale dont on dit qu'un homme fait preuve), la communauté universelle au nom de laquelle on qualifie un crime. Selon le sens retenu, la réponse change du tout au tout : l'espèce se transmet par hérédité et n'a besoin de personne ; la vertu ne se transmet manifestement pas, puisque des parents admirables ont des enfants médiocres ; la communauté ne se transmet que si des institutions la portent. À quoi s'ajoute un quatrième sens, celui qui rend la question urgente : l'humanité accomplie d'un individu, ce qui fait qu'un petit d'homme devient un homme.