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Dissertation rédigée · 4 705 motsLa technique accomplit-elle ou menace-t-elle l'humanité ?
La technique accomplit-elle ou menace-t-elle l'humanité ?
De 1903 à 1943, sur la promenade de Luna Park, à Coney Island, entre le manège et les baraques de curiosités, un homme qui se faisait appeler docteur Martin Couney — ses titres médicaux n'ont jamais été retrouvés — exposa au public des nouveau-nés prématurés couchés dans des couveuses chauffées ; l'entrée coûtait vingt-cinq cents, et il ne factura jamais rien aux parents. Les hôpitaux new-yorkais tenaient l'appareil pour une dépense inutile au profit d'enfants réputés perdus ; c'est la foire qui l'a financé. Sur les quelque huit mille enfants qui lui furent confiés, environ six mille cinq cents ont vécu. Ces vies-là ne devaient rien à la nature et peu de chose à la médecine officielle : elles tenaient à une caisse de bois et de verre, à un thermosiphon et à la curiosité payante des badauds. La machine n'y secourait pas une humanité déjà constituée : elle en était la condition d'existence. C'est cette position de la technique — au principe et non à côté — qu'il faut interroger.
Le mot technique (die Technik, f.) se dit en effet en trois sens qu'il faut séparer, car ils ne se comportent pas de la même façon devant les deux verbes du sujet. Il désigne d'abord un ensemble de procédés et d'objets fabriqués : l'outil, la machine, le dispositif — c'est-à-dire un moyen, extérieur à celui qui l'emploie et disponible pour n'importe quelle fin. Il désigne ensuite un savoir-faire incorporé, le geste appris et transmis ; Marcel Mauss, dans « Les techniques du corps » (conférence de 1934, publiée au Journal de psychologie en 1936), définit ainsi la technique comme « un acte traditionnel efficace », et montre que nager, marcher, dormir s'apprennent différemment selon les sociétés : la technique est alors dans l'homme, non en face de lui. Il désigne enfin, depuis le XXᵉ siècle, un système : non plus la somme des outils, mais le milieu organisé qu'ils forment ensemble et qui possède ses propres régularités. Selon le sens retenu, le sujet change : un moyen ne peut ni accomplir ni menacer, un geste incorporé fait déjà partie de nous, et un milieu ne se juge pas de l'extérieur.
Les deux verbes sont plus retors encore. Accomplir, c'est mener une chose à sa perfection — accomplir une œuvre, s'accomplir. Mais c'est aussi mener une chose à son terme, la conduire jusqu'au bout : et le français dit les deux avec un même verbe, achever, qui signifie à la fois porter à sa fin et donner le coup de grâce. Or ce qui est accompli n'a plus rien à devenir. Menacer, symétriquement, ne veut pas dire détruire : c'est faire peser la possibilité d'une perte, ce qui suppose que la chose menacée puisse être perdue. Employer ces deux mots au sujet de l'humanité, c'est donc supposer qu'elle est quelque chose qui peut être porté à son terme et quelque chose qui peut être ôté — et il faut préciser laquelle : l'espèce biologique, qu'on ne perd pas, la vertu morale, qu'on perd tous les jours, ou la communauté universelle, qui n'existe que déclarée.