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Dissertation rédigée · 6 041 motsLes frontières de l'humanité
Les frontières de l'humanité
Le 8 juillet 1947, un avocat londonien de quarante-huit ans, Cyril Radcliffe, débarque à Delhi. Il n'a jamais mis les pieds en Inde, ne connaît ni le Pendjab ni le Bengale, et on lui confie la présidence des deux commissions chargées de les partager. Il dispose de cinq semaines. Il travaille sur des cartes et des tableaux de recensement, n'assiste pas en personne aux séances publiques de la commission du Bengale, quitte l'Inde le 14 août, et ne la reverra jamais ; le tracé est publié le 17 août, deux jours après l'indépendance. On estime qu'entre dix et vingt millions de personnes se sont déplacées dans les mois qui ont suivi. Le plus étrange n'est pourtant pas là. Plus à l'est, autour de Cooch Behar, des parcelles héritées d'arrangements du XVIIIᵉ siècle entre le maharaja de Cooch Behar et le nawab moghol de Rangpur — le traité de 1713 en fixe l'essentiel — se trouvent du jour au lendemain transformées en enclaves internationales : cent onze morceaux d'Inde entièrement enfermés dans ce qui deviendra le Bangladesh, cinquante et un morceaux inverses. Environ cinquante mille personnes y ont vécu pendant soixante-huit ans sans école, sans électricité, sans police, sans dispensaire et surtout sans registre : pour être soignés ou scolarisés, beaucoup devaient acheter au pays qui les entourait une identité qui n'était pas la leur. Ces gens n'avaient rien perdu de leurs facultés le 15 août 1947. Ils avaient seulement changé de position par rapport à une ligne, et la ligne avait décidé de ce qu'ils pouvaient être. Le sujet nous demande d'appliquer ce mot-là — frontière — à l'humanité elle-même.
Or le mot n'est pas neutre, et c'est de sa singularité que naît le problème. Frontière ne vient pas de limes, le sentier qui sépare deux champs, d'où nous tirons « limite ». Il vient de front : la frontière est d'abord la ligne où une armée fait face, le front des troupes. Elle porte donc dans son étymologie même une origine militaire et politique, et non géographique. Quatre mots, qu'on prend à tort pour des synonymes, s'en distinguent alors. La limite (die Grenze, f.) est ce qui arrête, ce au-delà de quoi une chose cesse ; elle peut être subie, comme la mort, sans que personne l'ait voulue. La borne (die Schranke, f.) est une limite négative, une simple privation : elle ne dit rien de ce qu'elle enferme. La frontière, elle, suppose trois choses que la limite ne suppose pas : elle est tracée, donc il existe un traceur et une date ; elle est gardée, donc il existe des postes, des agents, des titres ; et elle est franchissable, donc il existe des règles de passage. Une ligne qu'on ne peut absolument pas passer n'est pas une frontière : c'est un mur (die Wand, f.). Enfin le seuil (die Schwelle, f. ; du latin limen, la pierre de la porte) n'est pas non plus la frontière : il est le point où l'on entre. Ajoutons que le sujet emploie le pluriel : il ne demande pas où s'arrête l'humanité, mais quels tracés la découpent — et le pluriel autorise déjà l'idée que ces tracés ne se recouvrent pas.
Le génitif, comme souvent, cache l'essentiel. « Les frontières de l'humanité » peut s'entendre de deux façons rigoureusement inverses. Au sens objectif, l'humanité est le territoire délimité : elle a des bords, comme un pays a des bords, et ces bords la séparent de ce qu'elle n'est pas — l'animal en dessous, la machine à côté, le divin ou l'immortel au-dessus. Au sens subjectif, l'humanité est celle qui trace : elle est le seul être connu qui découpe, classe, inscrit sur des registres, et qui trace des frontières y compris à l'intérieur d'elle-même, en décidant lesquels de ses membres comptent pleinement. Et le mot « humanité » lui-même se dit en trois sens que le cours distingue et qu'il ne faut jamais confondre : l'espèce (Homo sapiens, huit milliards d'individus), la vertu (la qualité morale dont on dit qu'un homme fait preuve), la communauté universelle (le sujet juridique au nom duquel on qualifie un crime). Selon le sens retenu, les frontières ne passent pas au même endroit : la frontière de l'espèce est génétique, celle de la vertu est morale, celle de la communauté est juridique — et rien ne garantit qu'elles coïncident. Le dictateur appartient à la première et manque à la deuxième.