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Dissertation rédigée · 6 351 mots

Peut-on parler au nom de l'humanité ?

Peut-on parler au nom de l'humanité ?

Au printemps 1977, six personnes réunies autour de l'astronome Carl Sagan disposent d'un peu moins de six semaines pour décider de ce que l'espèce humaine dira d'elle-même à qui la trouverait. Le disque de cuivre plaqué or fixé au flanc des deux sondes Voyager — lancées le 20 août et le 5 septembre 1977 — emporte cent quinze images, vingt-sept morceaux de musique, des salutations parlées en cinquante-cinq langues, un message écrit du président Jimmy Carter et un du secrétaire général des Nations unies. Le comité a délibéré et tranché : il n'y aura sur le disque aucune image de guerre, de maladie, de crime ni de misère. Personne ne les avait élus, personne ne les avait consultés, et ce qui voyage aujourd'hui à des milliards de kilomètres n'est pas l'humanité mais ce que six personnes ont jugé qu'il convenait de dire à sa place. Le geste est admirable et il est exorbitant : nul ne saura jamais ce que l'humanité aurait répondu si on le lui avait demandé.

Le sujet ne demande pas si l'on peut parler de l'humanité — l'anthropologue, le démographe, le romancier le font, et leur parole n'engage qu'eux. Il ne demande pas davantage si l'on peut parler à l'humanité — c'est l'affaire de l'orateur, et son auditoire n'a rien à ratifier. Il porte sur la formule « au nom de », qui désigne une opération d'un tout autre ordre : parler nomine alieno, en un nom qui n'est pas le sien, de telle sorte que ce qui est dit engage un autre que celui qui parle. Or cette formule recouvre trois opérations que le sens commun confond, et qu'il faut séparer d'entrée, car tout le sujet tient dans leur écart. Il y a d'abord le mandat (die Vollmacht, f. : la procuration) : l'avocat parle au nom de son client parce que celui-ci l'a désigné, lui a fixé des instructions et peut le révoquer ; la source du pouvoir est en amont, dans la volonté du mandant. Il y a ensuite l'invocation : l'huissier parle « au nom de la loi », et nul n'imagine que la loi lui ait signé une procuration ; il ne la représente pas, il s'y soumet et l'oppose, et sa parole vaut par le texte qu'il peut produire, non par un accord qu'il aurait reçu. Il y a enfin la représentation de l'incapable (die Stellvertretung, f.) : le tuteur parle au nom du mineur ou du majeur protégé précisément parce que celui-ci ne peut pas mandater ; ce n'est plus une volonté qui fonde le pouvoir, c'est une institution, et le représentant doit des comptes non pas à celui qu'il représente mais à un juge.

Reste le mot « humanité », qui est équivoque au point qu'on peut changer de thèse sans changer de phrase. Il désigne d'abord l'espèce (die Menschheit, f. : le genre humain), soit un ensemble d'individus dénombrables — huit milliards aujourd'hui, et un nombre infiniment plus grand si l'on compte les morts et ceux qui viendront. Il désigne ensuite une vertu (die Menschlichkeit, f. : la bonté, la compassion) : « faire preuve d'humanité » ne dit rien d'une appartenance, cela qualifie une conduite. Il désigne enfin la communauté universelle comme sujet de droit, celle dont parlent les mots « crime contre l'humanité », « patrimoine commun de l'humanité ». On ajoutera ce que le mot ne dit pas : ni l'humanitaire, qui nomme une action de secours née au XIXᵉ siècle, ni l'humanisme, qui nomme une doctrine. Et l'on notera aussitôt que le mandat n'a pas le même sens selon l'acception retenue : on peut concevoir qu'une espèce délibère, on ne conçoit pas qu'une vertu donne procuration. Quant au verbe « peut-on », il porte, comme toujours, deux questions superposées et une troisième que l'on oublie : en ai-je la capacité de fait, en ai-je le droit, et la chose a-t-elle seulement un sens ? Le sujet est intéressant parce que la réponse diffère aux trois niveaux : n'importe qui peut dire « au nom de l'humanité » — c'est même une des phrases les plus faciles à prononcer ; c'est le droit qui manque, et peut-être la cohérence.

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