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Dissertation rédigée · 5 209 motsQu'est-ce qui fait qu'un être est humain ?
Qu'est-ce qui fait qu'un être est humain ?
Au livre des Juges, les hommes de Galaad tiennent les gués du Jourdain et arrêtent les fuyards d'Éphraïm. Comment distinguer l'ennemi de l'allié, puisque rien ne les sépare — même pays, même langue, même dieu ? Un mot suffit : « Ils lui disaient alors : Hé bien, dis Schibboleth. Et il disait Sibboleth, car il ne pouvait pas bien prononcer. Sur quoi les hommes de Galaad le saisissaient, et l'égorgeaient près des gués du Jourdain » (Juges 12, 6) ; le texte compte quarante-deux mille morts. Le critère est imparable : il est objectif, vérifiable en une seconde, et nul ne peut le truquer. Il a pourtant deux propriétés que l'on ne remarque jamais — il a été choisi par ceux qui tenaient le gué, et il porte sur une différence qui, en elle-même, ne signifie rien. Toute définition de l'humain est un gué de ce genre : on y demande à un être de prononcer un mot, et de sa prononciation dépend son passage.
Le sujet, en effet, ne demande pas ce qu'est l'homme en général : il porte sur un être, c'est-à-dire sur un individu quelconque, dont on ne sait encore rien, et qu'il s'agit de classer. La question est donc posée du point de vue de celui qui examine, non de celui qui est examiné — cette asymétrie est déjà tout le problème. Que lui demande-t-on ? D'être humain, et le mot est équivoque. L'humanité désigne d'abord une appartenance d'espèce (die Menschheit, f. : le genre humain) ; ensuite une vertu morale (die Menschlichkeit, f. : la bonté, la compassion) ; enfin un statut, la place de personne dans une communauté qui reconnaît des droits. On ajoutera la distinction la plus rentable : l'homme est l'individu biologique, la personne est celui que le droit et la morale comptent comme une fin — l'esclavage a précisément consisté à traiter des hommes comme des choses en leur refusant d'être des personnes. Notons enfin ce que le mot ne dit pas : ni l'humanitaire, qui nomme une action de secours née au XIXᵉ siècle, ni l'humanisme, qui nomme une doctrine.
Reste le verbe, et c'est lui qui commande tout. « Qu'est-ce qui fait que » demande une cause : la question suppose que quelque chose produise cette qualité, qu'elle ne va pas de soi. Or elle recouvre deux demandes que le sens commun confond. On peut chercher le fondement — ce qui constitue cet être comme humain, la raison d'être de la chose (ratio essendi, der Realgrund, m.). On peut chercher le critère — ce à quoi nous le reconnaissons, la raison de notre connaissance (ratio cognoscendi, der Erkenntnisgrund, m.). Nous demandons toujours le premier ; nous ne recevons jamais que le second. Et le glissement n'est pas anodin, car un fondement se contemple, tandis qu'un critère s'applique : c'est un test, et un test se passe ou se rate.