← Toutes les dissertations corrigées
Dissertation rédigée · 6 127 motsY a-t-il un progrès de l'humanité ?
Y a-t-il un progrès de l'humanité ?
Le 26 mars 1791, sur le rapport d'une commission de l'Académie des sciences, l'Assemblée constituante décide que l'unité de longueur du nouveau système sera la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre, et charge deux astronomes de la mesurer : Jean-Baptiste Delambre remonte vers Dunkerque, Pierre Méchain descend vers Barcelone. Six années de triangulation. Au fort de Montjuïc, Méchain obtient pour la latitude deux séries de mesures irréconciliables, séparées d'environ trois secondes d'arc ; il dissimule la seconde, ne publie que la première, repart en Espagne pour recommencer et meurt de la malaria à Castellón le 20 septembre 1804. Le mètre en platine déposé aux Archives le 22 juin 1799 est ainsi plus court d'environ deux dixièmes de millimètre que ce qu'il devait valoir. On avait voulu une mesure prise dans la nature, indépendante de tout homme ; on a obtenu une barre fabriquée, fixée par décret, puis déclarée juste. La difficulté déborde les poids et mesures. Affirmer que l'humanité progresse, c'est énoncer un résultat de mesure — et il faut savoir d'où vient l'étalon.
Car le mot progrès dissimule sous une seule syllabe deux opérations qu'il faut séparer. Du latin progressus, de pro-gradi, « marcher en avant », il désigne d'abord un simple déplacement, sans valeur attachée : c'est le sens que garde encore la langue médicale quand elle dit qu'une tumeur progresse. Il désigne ensuite un déplacement vers le mieux, et il devient alors évaluatif : il ne se constate plus, il se juge. Entre les deux se glissent des mots qu'on prend à tort pour des synonymes. La progression est quantitative et indifférente à la qualité de ce qui augmente. Le perfectionnement améliore un moyen relativement à une fin qu'on ne discute pas : on perfectionne un canon comme on perfectionne un vaccin, et l'excellence technique ne dit rien de la fin poursuivie. L'évolution, au sens que Darwin a fixé en 1859, désigne une adaptation à un milieu, et non une amélioration : une espèce qui se simplifie en perdant ses yeux dans une grotte a évolué, elle n'a pas progressé. Il faut enfin distinguer les progrès, au pluriel — locaux, sectoriels, datables : les progrès de la chirurgie, les progrès du droit des personnes — et le Progrès au singulier, avec la majuscule que le XIXᵉ siècle lui a donnée : une loi de l'histoire, un mouvement d'ensemble et orienté dont les progrès particuliers ne seraient que les manifestations. Le sujet emploie le singulier ; il présuppose donc, avant même qu'on réponde, qu'il existe une somme.
Le mot humanité n'est pas plus simple, et le cours en distingue trois emplois qui ne se recouvrent pas. Il désigne l'espèce, Homo sapiens, ensemble descriptif d'individus — l'humanité compte huit milliards de membres. Il désigne la vertu, cette qualité morale dont on dit qu'un homme fait preuve, faite de compassion, d'égard et de refus de la cruauté. Il désigne enfin la communauté universelle, sujet juridique et politique au nom duquel on écrit une déclaration ou l'on qualifie un crime. Or l'expression « progrès de l'humanité » ne se comporte pas de la même façon selon le sens retenu, et surtout selon la valeur qu'on donne au génitif. Le génitif peut être subjectif : l'humanité est alors le sujet qui progresse, elle avance, elle accumule, elle est celle qui fait des progrès — et c'est l'humanité-espèce, l'humanité-communauté, qui apprend, s'équipe, se donne des lois. Le génitif peut être objectif : l'humanité est alors ce en quoi l'on progresse, la qualité qui augmente — et c'est l'humanité-vertu, dont on dirait qu'un homme, ou une époque, en a davantage.