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Faut-il vouloir dépasser l'humain ?

Le mètre-étalon de Sèvres a servi d'unité de mesure jusqu'à ce qu'on découvre qu'il rétrécissait.

Introduction

En 1889, la première Conférence générale des poids et mesures dépose au pavillon de Breteuil, à Sèvres, une barre de platine iridié. Cette barre n'est pas la représentation du mètre : elle est le mètre. Puis on la destitue. En 1983, le mètre devient le trajet de la lumière dans le vide pendant 1/299 792 458 de seconde. Un étalon avait été dépassé, et rien ne s'est effondré.

L'humain occupe aujourd'hui la place de cette barre. Réparer, augmenter, prolonger : l'édition du génome et l'intelligence artificielle promettent un être dont nos capacités actuelles ne seraient plus la mesure. Faut-il le vouloir ?

« Dépasser » a trois sens. Franchir un seuil, comme on dépasse un record. Laisser derrière soi, comme on dépasse un concurrent. Et supprimer une limite en conservant ce qu'elle limitait : c'est l'Aufhebung hégélienne (die Aufhebung, f.), qui abolit, garde et élève d'un seul geste. « L'humain » n'est ici ni l'espèce ni l'individu : c'est la mesure à laquelle on rapporte les êtres. Quant au « faut-il », il ne porte pas sur la possibilité mais sur la valeur — et pas même sur l'acte : sur la volonté. La question n'est pas de savoir si le dépassement aura lieu, mais s'il faut en faire un objet de désir.

Là est la difficulté. Si l'humain se définit par sa capacité à s'excéder, refuser de le dépasser, c'est le trahir. Mais s'il est la mesure de ce qui vaut, le dépasser, c'est supprimer celui pour qui quelque chose valait. Le dépassement de l'humain accomplit-il ce qui le définit, ou supprime-t-il celui au nom de qui on le veut ?

Un devoir semble d'abord commander de se dépasser. Le projet se retourne ensuite contre son bénéficiaire. Il faudra enfin distinguer le dépassement qui laisse les hommes derrière lui de celui qui les emporte.

I. Un devoir de dépassement, inscrit dans une nature inachevée

I.1 Un être sans nature assignée, donc tenu de s'en faire une

L'humain est le seul vivant qui ne coïncide pas avec ce qu'il est. Il n'a pas de programme à exécuter : il a une forme à se donner.

Pic de la Mirandole le formule dès 1486 dans son Discours sur la dignité de l'homme. Au moment de créer Adam, raconte-t-il, Dieu a déjà distribué toutes les qualités aux autres créatures ; il ne reste rien. Dieu lui dit alors : « Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que […] les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu » (traduction Yves Hersant). Le vide n'est pas une privation : c'est le privilège. La dignité de l'homme tient à ce qu'il n'est pas encore.

L'histoire des records le vérifie. Des physiologistes tenaient la barre des quatre minutes au mile pour une limite du corps humain. Le 6 mai 1954, sur la piste d'Iffley Road à Oxford, Roger Bannister court la distance en 3 min 59 s 4. Quarante-six jours plus tard, à Turku, l'Australien John Landy descend à 3 min 57 s 9. La borne était une croyance, et son franchissement se propage.

I.2 Une condition subie, prise à tort pour une norme

Ce qui est ne dicte pas ce qui doit être. Traiter l'état donné de l'humain comme une norme, c'est confondre un fait et une valeur.

Georges Canguilhem établit ce point dans Le Normal et le Pathologique (1943). Le normal n'est pas une moyenne fournie par la nature : c'est une norme instituée par le vivant. « La vie est en fait une activité normative », écrit-il, et il précise : « Au sens plein du mot, normatif est ce qui institue des normes. » La santé n'est donc pas la conformité à un état de fait, mais le pouvoir d'instituer de nouvelles normes. Se dépasser n'est pas une infidélité à la vie : c'est son mode d'existence.

Vienne, 1847. La fièvre puerpérale passe pour une fatalité de l'enfantement. Ignace Semmelweis impose aux étudiants de la première clinique de l'Hôpital général de se laver les mains au chlorure de chaux en sortant de la salle de dissection. La mortalité, proche de 18 % en avril, tombe au-dessous de 2 % dans les mois qui suivent. Ce qu'on appelait la nature n'était qu'une routine.

I.3 Une résignation qui se paie en vies humaines

Refuser le dépassement n'est pas une position neutre. C'est une décision qui a des victimes nommables.

Descartes le dit sans détour dans la sixième partie du Discours de la méthode (1637). La science n'y est pas une curiosité mais une obligation. Elle doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », et cela « principalement aussi pour la conservation de la santé, […] le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ». On pourrait, ajoute-t-il, « s'exempter d'une infinité de maladies tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse ».

La douleur de l'accouchement en donne le cas le plus net. En novembre 1847, à Édimbourg, James Young Simpson emploie le chloroforme en obstétrique. On lui objecte que cette souffrance appartient à l'ordre voulu des choses ; il publie le mois suivant une brochure répondant aux objections religieuses. Le 7 avril 1853, John Snow endort la reine Victoria pour la naissance du prince Léopold. L'objection s'effondre. Chaque année de retard s'était comptée en femmes ayant souffert au nom de la nature humaine.

La première partie démontre qu'il faut franchir les bornes de l'humain, mais elle ne dit rien de ce qu'on franchit. Or certaines limites ne bornent pas l'humain : elles le constituent. Bannister court plus vite, il reste un homme qui court. Que se passe-t-il quand la limite supprimée est la vulnérabilité, la finitude, la naissance non choisie ? La partie I n'a aucun moyen de distinguer une borne d'un fondement.

II. Un projet qui supprime celui au nom de qui il se fait

En 1886, Villiers de l'Isle-Adam publie L'Ève future. Lord Ewald aime Alicia Clary, dont le corps est parfait et l'âme médiocre. Edison lui propose de fabriquer Hadaly, une « andréide » qui aura ce corps et l'âme rêvée : « Puisque nos dieux et nos espoirs ne sont plus que scientifiques, pourquoi nos amours ne le deviendraient-ils pas également ? » Ewald accepte : il aimera une femme qui n'existe pas. Le roman nomme le risque de tout dépassement : on obtient l'objet parfait en perdant la personne.

II.1 Un corps traité en brouillon, et brisé comme tel

Le désir d'augmentation ne naît pas d'un projet rationnel. Il naît d'une humiliation devant nos propres machines.

Günther Anders l'analyse dans L'Obsolescence de l'homme (1956) sous le nom de « honte prométhéenne ». Face à des objets réglés, réparables, améliorables d'une série à l'autre, l'homme a honte d'être né au lieu d'avoir été fabriqué. Son corps lui apparaît comme un produit défectueux qu'il n'a pas conçu. Le corps cesse d'être une condition : il devient un brouillon.

La République démocratique allemande a mené ce raisonnement jusqu'au bout. En 1974, le plan d'État 14.25 (Staatsplanthema 14.25) organise le dopage systématique de ses athlètes, souvent mineurs et non informés, à l'Oral-Turinabol. Rica Reinisch remporte à quinze ans trois titres olympiques de dos à Moscou, en 1980. À seize ans, les médecins constatent une hypertrophie ovarienne ; suivront des kystes et des fausses couches à répétition. Le corps qu'on augmentait a été détruit par l'augmentation elle-même.

II.2 Un être programmé, privé de la qualité d'auteur

Une modification décidée avant la naissance ne se discute pas. Elle prive celui qui la subit du droit de se comprendre comme l'auteur de sa vie.

Jürgen Habermas construit cet argument dans L'Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (2001). Il distingue éduquer et programmer. Un enfant peut contester ses parents, refuser leur héritage, réécrire son histoire : l'éducation reste réversible parce qu'elle a un interlocuteur. Une intervention sur le génome est irréversible et sans interlocuteur, puisque celui qu'elle concerne n'existait pas encore. La symétrie entre les générations se rompt.

Le cas He Jiankui l'illustre. En novembre 2018, ce biophysicien annonce la naissance de deux jumelles, Lulu et Nana, dont il a désactivé le gène CCR5 à l'état d'embryon pour les rendre résistantes au VIH. L'édition a manqué sa cible : aucune ne porte la mutation protectrice recherchée. En décembre 2019, un tribunal de Shenzhen le condamne à trois ans de prison et trois millions de yuans d'amende. Lui a purgé sa peine ; elles porteront la modification toute leur vie.

II.3 Une humanité scindée, où le malheur devient une faute

L'augmentation ne supprime pas l'inégalité. Elle supprime la raison que nous avions de la corriger.

Michael Sandel le montre dans Contre la perfection (2007). Notre solidarité repose sur le caractère non choisi des aptitudes : nous secourons le malade parce que son sort aurait pu être le nôtre. Que les capacités deviennent l'objet d'un choix parental, et celui qui n'a pas été augmenté cesse d'être un malchanceux. Il devient un négligé, voire un responsable. L'humanité se coupe alors en deux catégories qui ne se doivent plus rien.

L'Amérique l'a vérifié avant toute biotechnologie. Le 2 mai 1927, dans l'arrêt Buck v. Bell, la Cour suprême valide par huit voix contre une la loi de Virginie autorisant la stérilisation des « inaptes ». Le juge Oliver Wendell Holmes conclut : « Three generations of imbeciles are enough. » Carrie Buck est stérilisée le 19 octobre 1927. La décision fait école : une trentaine d'États, environ soixante mille stérilisations forcées. Améliorer l'humanité avait commencé par en retrancher une part.

La deuxième partie condamne le projet sans expliquer pourquoi il séduit. Surtout, elle partage avec la première un présupposé qu'aucune des deux n'interroge : toutes deux entendent « dépasser » au sens de quitter. La première s'en réjouit, la seconde s'en effraie ; aucune ne demande ce qu'il advient de ce qui est laissé. Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), écrit que « l'homme est quelque chose qui doit être surmonté » (der Mensch ist etwas, das überwunden werden soll), puis aussitôt qu'« il est une corde tendue entre la bête et le surhumain ». Une corde ne se quitte pas : elle se traverse. La question change donc — non pas s'il faut sortir de l'humain, mais qui le dépassement laisse derrière lui.

III. Un dépassement qui emporte les dépassés

III.1 Un statut élargi, non une espèce remplacée

Ce qu'on peut améliorer, on peut le remplacer. Vouloir un humain supérieur, c'est donc traiter l'humain comme une chose remplaçable.

Kant a formulé la distinction décisive dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) : « Dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d'autre, à titre d'équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix […] c'est ce qui a une dignité » (traduction Victor Delbos). Conséquence : la comparaison en mieux ou en moins bien ne vaut que pour ce qui a un prix. Un modèle plus performant remplace le précédent ; une personne, non.

Le vrai dépassement porte donc sur la mesure, non sur l'espèce. En France, jusqu'en 2019, le juge des tutelles pouvait retirer le droit de vote à un majeur protégé : sur 680 000 personnes sous protection judiciaire, 310 000 en étaient privées. L'article 11 de la loi du 23 mars 2019 abroge cette faculté. Aucun corps n'a été modifié. Trois cent dix mille personnes sont devenues électrices sans devenir autre chose qu'elles-mêmes.

III.2 Un progrès partagé, seule preuve qu'il vise l'humain

Une technique qui n'améliore que ceux qui peuvent l'acheter ne dépasse pas l'humain : elle en sort quelques-uns.

Hans Jonas fournit le critère dans Le Principe responsabilité (1979) : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » Ce qui se juge n'est pas la puissance acquise, mais sa compatibilité avec une vie humaine commune et transmissible.

Un cas a satisfait ce critère. Le 11 janvier 1922, à l'hôpital général de Toronto, Leonard Thompson, quatorze ans, mourant du diabète, reçoit la première injection d'insuline. En 1923, Frederick Banting, Charles Best et James Collip cèdent le brevet à l'université de Toronto pour un dollar chacun, afin qu'aucune firme n'en détienne le monopole. Une maladie qui tuait en quelques mois devient une condition avec laquelle on vit. Le dépassement a tenu à la molécule ; son humanité a tenu au dollar.

III.3 Une transmission, non une substitution

Le dépassement humain se lègue à ceux qui viennent. Le dépassement transhumaniste, lui, les fabrique.

Hannah Arendt a repéré ce point aveugle dès le prologue de Condition de l'homme moderne (1958). Elle y décrit « cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage », et qui « paraît en proie à la révolte contre l'existence humaine telle qu'elle est donnée […] et qu'il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains ». Le refus porte sur la naissance : recevoir sans avoir choisi. Or c'est la natalité qui rend le commencement possible. Un être entièrement fabriqué ne commencerait rien ; il exécuterait le programme d'un autre.

Barbiana en donne la preuve inverse. En 1954, don Lorenzo Milani est relégué dans ce hameau du Mugello, sans route ni électricité. Il y ouvre une école pour les fils de paysans que l'école publique recale. En mai 1967, huit de ces élèves publient collectivement Lettre à une maîtresse d'école, réquisitoire contre une institution qui élimine les pauvres. Aucun d'eux n'a été augmenté. On leur a transmis la langue, et ils s'en sont servis contre ceux qui la leur refusaient.

Conclusion

Il faut vouloir dépasser l'humain, mais pas au sens où le transhumanisme l'entend. Il ne faut pas vouloir un successeur : il faut vouloir que personne ne reste au-dessous de la mesure. Un dépassement est humain quand il abolit une limite en gardant celui qui la subissait. Il devient inhumain dès qu'il produit un être qui ne l'a jamais subie.

Revenons à la barre de Sèvres. On a pu la destituer sans dommage parce qu'elle avait un prix : la longueur qu'elle définissait est restée intacte. L'humain n'est pas cette barre. Il n'est pas l'objet qu'on mesure, il est ce à quoi l'on mesure. Le remplacer par un étalon plus exact ne le perfectionne pas : cela supprime l'unité. C'est pourquoi Carrie Buck, en 1927, n'a pas été améliorée mais retranchée, et pourquoi trois cent dix mille majeurs protégés, en 2019, ont été dépassés sans qu'on touche à un seul de leurs gènes.

Reste une tâche que la biologie ne réglera pas. Le droit, l'école et la protection sociale ont été bâtis pour des êtres également mortels et également vulnérables. Ils devront tenir devant des êtres qui ne le seront plus au même degré. La mesure de l'humain se décidera dans ces institutions, et non dans les laboratoires qui prétendent la fixer.

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