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L'homme est-il un animal comme les autres ?

En 1457, à Savigny-sur-Étang, une truie fut jugée, condamnée et pendue pour meurtre.

Introduction

À Savigny-sur-Étang, en 1457, la justice ducale de Bourgogne juge une truie et ses six porcelets. On leur reproche la mort d'un enfant de cinq ans, Jehan Martin. La procédure est complète : témoins entendus, procureur, consultation de la coutume. La truie est pendue par les pattes de derrière ; les porcelets sont relâchés, faute de preuve. Ces juges ont fait à une bête ce que nous réservons aux hommes : ils l'ont tenue pour responsable. La frontière que nous croyons lire dans la nature, ils la traçaient eux-mêmes.

« Animal » vient du latin animal, l'être animé : tout vivant doué de sensation et de mouvement propre. Dire que l'homme en est un n'est pas une insulte, c'est une classification, et nul ne la conteste. Le poids porte sur trois autres mots : comme les autres, qui ont trois sens. Au sens classificatoire, c'est occuper une branche du vivant sans discontinuité avec les voisines. Au sens explicatif, c'est se laisser expliquer par les mêmes causes. Au sens normatif, c'est ne mériter aucun traitement particulier. On peut fort bien répondre oui aux deux premiers et non au troisième.

Or les deux réponses coûtent cher. Si l'homme est un animal comme les autres, la dignité qu'il s'accorde n'est qu'un privilège qu'il s'est décerné, et rien ne fonde qu'on le traite autrement qu'une bête ; il reste alors inexplicable que lui seul pose la question. S'il n'en est pas un, il faut nommer la différence ; or tout critère avancé — raison, langage, outil — exclut aussi des hommes, le nouveau-né, le dément, le comateux, que personne n'accepte de mettre dehors. Dire oui ruine la morale ; dire non trie les hommes.

Comment penser la place de l'homme parmi les vivants sans le sacraliser ni le dissoudre ? Il est un vivant parmi d'autres ; ses facultés communes ont pourtant franchi un seuil ; et cette singularité n'est ni un titre ni une propriété, mais une charge.

I. Un vivant parmi les vivants, sans discontinuité ni privilège

I.1 Une origine partagée, et non une création à part

L'homme ne s'ajoute pas au vivant : il en sort. Sur ce point, Darwin n'avait lâché qu'une phrase en 1859 — la lumière serait un jour jetée sur l'origine de l'homme. Il tient parole en 1871, avec La Filiation de l'homme. Notre espèce n'est pas une exception dans l'arbre du vivant : elle en est une branche tardive, façonnée par la même variation et la même sélection que les autres. Exemple. En 1978, à Laetoli, en Tanzanie, l'équipe de Mary Leakey dégage une piste d'empreintes fossilisées dans de la cendre volcanique, vieilles d'environ 3,6 millions d'années. Trois hominidés y ont marché debout : ces bipèdes, vraisemblablement des Australopithecus afarensis, avaient un cerveau de la taille de celui d'un chimpanzé. La station droite précède de millions d'années l'intelligence qu'on lui associe. Le « propre de l'homme » ne surgit pas d'un bloc : il s'assemble par morceaux, comme n'importe quel trait animal.

I.2 Des facultés que l'on croyait exclusives, et qui ne le sont pas

Chaque privilège revendiqué a été repris par l'observation, et La Fontaine l'avait pressenti. Dans le « Discours à Madame de La Sablière », vingtième pièce du livre IX des Fables (1678), il répond à Descartes, pour qui la bête est une machine sans sensation. Il lui oppose quatre cas : le cerf qui brouille sa piste en lançant un autre animal à sa place, la perdrix qui feint l'aile brisée pour éloigner le chasseur de sa couvée, les castors qui bâtissent en se répartissant les tâches, les bêtes qui font la guerre. Une machine ne ruse pas. Exemple. Le 4 novembre 1960, à Gombe, en Tanzanie, Jane Goodall voit un chimpanzé qu'elle a nommé David Greybeard effeuiller une tige d'herbe et l'introduire dans une termitière pour en retirer les insectes. C'est la première observation d'un animal qui fabrique un outil. Louis Leakey lui télégraphie : « Now we must redefine tool, redefine Man, or accept chimpanzees as humans. »

I.3 Un corps soumis aux mêmes nécessités, jusqu'à l'interchangeabilité des organes

Reste le corps, et il ne ment pas. Dans l'« Apologie de Raymond Sebond » (Essais, II, 12, 1580), Montaigne entreprend de rabattre l'orgueil de l'homme civilisé. Sa méthode est comparative : il aligne les prouesses animales et les nôtres, et conclut que notre supériorité est une présomption. D'où la formule qui renverse tout : « Il se trouve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme. » Exemple. Le 7 janvier 2022, au centre hospitalier universitaire du Maryland, à Baltimore, David Bennett, cinquante-sept ans, reçoit le cœur d'un porc génétiquement modifié. L'organe bat près de sept semaines sans rejet aigu ; le patient meurt le 8 mars. Un cœur de porc a irrigué un corps d'homme. La continuité du vivant n'est pas une thèse de philosophe : elle est assez réelle pour qu'un chirurgien s'en serve.

Origine partagée, facultés partagées, physiologie partagée : la continuité tient sur ses trois pieds. Elle explique d'où vient l'homme et comment il fonctionne ; elle n'explique pas que les mêmes aptitudes, chez lui seul, aient produit des effets sans équivalent. David Greybeard pêche des termites, mais aucune génération de chimpanzés n'a jamais transmis à la suivante une pêche plus efficace que la sienne. Surtout, aucun autre vivant ne se demande s'il est un animal comme les autres. La question est elle-même un fait, et la continuité n'en rend pas compte.

II. Un seuil franchi : des facultés communes aux effets sans équivalent

II.1 Une parole qui parle de l'absent, du passé et du faux

Communiquer n'est pas parler. Benveniste l'établit en 1952 dans « Communication animale et langage humain ». Il prend le cas le plus favorable à la thèse adverse : la danse des abeilles, qui transmet une direction et une distance. Il montre qu'il s'agit d'un code et non d'une langue. Le message n'est pas décomposable en unités recombinables, aucune abeille ne répond, et une abeille qui n'a pas vu la source ne peut pas retransmettre. Le langage humain fait l'inverse : il enchâsse, il parle de l'absent, du passé, du possible — donc du faux. Exemple. Entre 1973 et 1977, à l'université Columbia, le psychologue Herbert Terrace élève un chimpanzé qu'il baptise ironiquement Nim Chimpsky et lui enseigne des signes. Il croit d'abord obtenir des phrases, puis réanalyse ses films image par image et publie en 1979 sa rétractation : Nim ne produit aucune syntaxe. Il combine des signes au hasard et réagit à des indices involontaires de ses dresseurs.

II.2 Une histoire qui s'accumule, au lieu d'une nature qui se répète

La faculté responsable de cet écart n'est pas la raison. Dans le Discours sur l'origine de l'inégalité (1755), Rousseau isole la perfectibilité : « Il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue […] c'est la faculté de se perfectionner. […] Un animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu'elle était la première année de ces mille ans. » L'animal est enfermé dans un programme ; l'homme peut s'en écarter. Cette faculté est aussi, ajoute-t-il, « la source de tous les malheurs de l'homme ». Exemple. Comparons la même espèce à deux moments. Entre les premiers galets taillés d'Éthiopie, il y a 2,6 millions d'années, et le biface acheuléen, il y a 1,7 million d'années, le gain technique est mince. Entre le premier vol des frères Wright, le 17 décembre 1903, et le premier pas sur la Lune, le 21 juillet 1969, il s'écoule soixante-cinq ans. Une seule variable a changé : la quantité de savoir déjà transmis au départ.

II.3 Une règle sanctionnée, là où l'animal n'a qu'un comportement

Le seuil n'est pas seulement technique : il est normatif. Dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), écrites depuis New York pendant que le racisme nazi niait l'unité du genre humain, Lévi-Strauss cherche le point où la culture commence. Il le trouve dans la prohibition de l'inceste, qu'il nomme un « scandale logique » : universelle comme un fait de nature, et pourtant règle assortie de sanctions, donc fait de culture. L'interdit, montre-t-il, n'est que la face négative d'une injonction : m'interdire ma sœur, c'est m'obliger à la donner à un autre groupe, qui donnera en retour. Ce n'est ni la raison ni l'outil qui fonde l'humanité, c'est l'échange. Exemple. À Sungir, près de Vladimir, une sépulture vieille d'environ trente-quatre mille ans contient deux enfants inhumés tête contre tête, couverts de plus de dix mille perles d'ivoire de mammouth, avec seize épieux dont un taillé dans une défense redressée de 2,42 mètres. Des milliers d'heures de travail, pour deux enfants qui ne produiraient plus rien.

Le seuil est nommé. Mais dès qu'on veut en faire un critère, il se retourne. Un critère de ce type demande : que fait cet individu ? Or le nouveau-né, le comateux et le dément y répondent comme la bête : rien. L'échec est structurel : tout critère qui exclut les animaux exclut aussi des hommes, et tout critère assez large pour nous inclure tous fait entrer les animaux avec nous. Le 2 mai 1927, dans l'arrêt Buck v. Bell, la Cour suprême des États-Unis valide par huit voix contre une la stérilisation forcée de Carrie Buck, jugée déficiente ; le juge Holmes conclut : « Three generations of imbeciles are enough. » Plus de cinquante mille personnes seront stérilisées sur ce fondement. Chercher la propriété qui fait l'homme, c'est fabriquer la liste de ceux qui ne l'ont pas.

III. Une singularité qui n'est pas un titre mais une charge

III.1 Un animal dont le rang n'est pas donné et doit être décidé

L'erreur commune des deux parties précédentes est d'avoir cherché ce que l'homme possède. Sa singularité n'est pas une qualité de plus : c'est un défaut de détermination. Pic de la Mirandole le formule dès 1486, dans son Discours sur la dignité de l'homme. Dieu y a tout distribué avant d'en venir à l'homme : il ne lui reste rien à donner. Il lui annonce donc qu'il n'aura ni place assignée, ni forme propre, ni fonction fixée : « tu te fixeras ta nature. » Le vide devient le privilège. Nietzsche dira la même chose sans Dieu, dans Par-delà bien et mal (§ 62) : l'homme est das noch nicht festgestellte Thier, « l'animal non encore fixé ». Exemple. En 1758, dans la dixième édition du Systema Naturae, Linné range l'homme parmi les primates et le nomme Homo sapiens. Pour ce genre seulement, il déroge à sa méthode : il n'écrit à l'article Homo aucune description anatomique, là où il définit les singes par leurs dents. Il inscrit trois mots latins, nosce te ipsum — connais-toi toi-même.

III.2 Le seul vivant qui puisse chosifier un autre vivant, donc le seul à devoir s'interdire

Cette indétermination n'est pas un titre de gloire : elle rend possible le pire. Bentham l'avait vu en 1789, dans une note du chapitre XVII de son Introduction aux principes de morale et de législation. Il y remarque que les critères servant à exclure les bêtes sont ceux-là mêmes qui ont servi à exclure les esclaves, et il déplace la question : « The question is not, Can they reason? nor, Can they talk? but, Can they suffer? » Peter Singer reprendra l'argument en 1975, dans La Libération animale, pour nommer spécisme la préférence accordée à une espèce du seul fait qu'elle est la nôtre. Mais l'argument se retourne : aucune autre espèce ne peut être spéciste, ni cesser de l'être. Exemple. La loi du 16 février 2015 introduit dans le Code civil un article 515-14 : « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. » Depuis 1804, ils y figuraient parmi les biens meubles. Des hommes avaient écrit ce statut ; des hommes l'ont défait.

III.3 Le seul vivant qui réponde de la survie des autres

De ce pouvoir naît une obligation que rien d'autre ne porte. Hans Jonas la formule dans Le Principe responsabilité (1979). Son point de départ est technique : l'action humaine a changé d'échelle et porte désormais sur des êtres qui n'existent pas encore, donc sur ce qui ne peut ni protester ni réclamer. Aucune éthique du face-à-face n'y suffit. D'où son impératif : « Agis de façon que les effets de tes actions soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » Exemple. Le 24 juin 2012, au centre d'élevage de Puerto Ayora, aux Galápagos, on retrouve mort Lonesome George, dernier représentant connu de la tortue géante de l'île Pinta. Son corps est envoyé à New York, embaumé, exposé au Muséum américain d'histoire naturelle, puis rendu à l'archipel. Nous avons fait à une tortue ce que les hommes de Sungir faisaient à leurs enfants. Aucune tortue n'enterrera un homme.

Conclusion

La question imposait de choisir entre deux réponses également ruineuses. La première est vraie sur trois plans — l'origine, les facultés, le corps — et laisse pourtant inexpliqués des effets sans équivalent : une parole qui parle du faux, une histoire qui s'accumule, des morts qu'on enterre. La seconde ne se convertit jamais en critère sans produire des exclus. L'homme est bien un animal, et il n'est pas un animal comme les autres — non parce qu'il vaudrait davantage, mais parce qu'il est le seul dont le rang ne soit pas donné, et dont la place parmi les vivants doive être décidée. Sa différence n'est pas une propriété : c'est une charge qu'il est seul à porter.

Relisons la truie de Savigny. Ces juges se trompaient sur la responsabilité d'une bête ; ils ne se trompaient pas sur leur geste. Ils ne constataient pas la frontière : ils la traçaient, par une procédure. Cinq siècles plus tard, faute d'avoir trouvé la propriété qui logerait l'homme hors du règne animal, nous traçons toujours la ligne — par des lois, des procès, des muséums. Le transhumanisme propose aujourd'hui d'effacer la vulnérabilité et la mort, c'est-à-dire ce qui obligeait l'homme envers les autres vivants. Une espèce délivrée de sa fragilité n'aurait plus aucune raison de reconnaître celle des autres.

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