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Peut-on parler d'actes inhumains ?

Goya grave la guerre en quatre-vingt-deux planches, et n'y montre pas un seul monstre.

Introduction

Entre 1810 et 1815, Goya grave quatre-vingt-deux planches qu'il ne publiera jamais : Les Désastres de la guerre. Les légendes sont brèves. Sous la planche 26, trois mots : No se puede mirar — « On ne peut pas regarder ». Sous la planche 44 : Yo lo vi — « Je l'ai vu ». Les plaques ne paraîtront qu'en 1863, trente-cinq ans après sa mort. Goya a donc gravé ce qu'il déclarait impossible à regarder. Notre question est la sienne, déplacée du regard à la parole.

Le mot en cause est « inhumain ». Le préfixe in- y est privatif : est inhumain ce qui n'est pas humain, ou ce à quoi l'humanité manque. Or « humanité » a deux sens, et l'ambiguïté est le problème même : le terme désigne le genre humain (die Menschheit), une appartenance d'espèce, et une qualité morale (die Menschlichkeit), la douceur, la compassion. D'où trois mots à ne pas confondre. Le non-humain n'appartient pas à l'espèce — une pierre, un chien, un programme : il décrit. L'inhumain manque de la qualité attendue d'un homme : il évalue. Le déshumanisant s'attaque à l'humanité reconnue de quelqu'un : il désigne un effet. Enfin, « peut-on parler » demande si le mot est cohérent, et s'il est légitime.

Ce mot est pris dans un étau. Si l'on y renonce, on n'a plus de nom pour l'excès, et le pire rejoint les autres crimes sur la même étagère. Si on l'emploie, on affirme que celui qui a agi n'est pas des nôtres : on l'excuse, car on ne juge pas ce qui n'est pas humain, et l'on se rassure, car nous en serions incapables. Le mot est indispensable pour condamner, et il rend la condamnation impossible.

Comment nommer l'excès sans en exclure celui qui l'a commis ? Le mot est faux comme description ; il devient juste comme jugement dès qu'il change de cible ; mais il n'est pas une description — c'est un acte, qui trace la frontière qu'il prétend constater.

I. Un mot faux comme description : l'inhumain est le plus humain des faits

I.1 Une cruauté sans équivalent dans le règne animal

Le premier réflexe consiste à dire du bourreau qu'il s'est conduit comme une bête. C'est faire injure aux bêtes. Schopenhauer, dans Le Fondement de la morale (1840), distingue trois mobiles de l'action humaine : l'égoïsme, qui veut mon bien ; la pitié, qui veut celui d'autrui ; la méchanceté, qui veut la souffrance d'autrui pour elle-même, sans profit. Ce troisième mobile n'a pas d'équivalent animal : le lion qui tue une gazelle n'est pas cruel, il mange. Exemple. Dans la septième de ses Lettres à Lucilius, Sénèque décrit les exécutions de la mi-journée à l'amphithéâtre : des condamnés sans armes poussés les uns contre les autres, pour meubler l'entracte. « Le matin c'est aux lions et aux ours qu'on livre des hommes ; à midi, c'est aux spectateurs. » Il en sort, écrit-il, « plus cruel et plus inhumain pour avoir été au milieu des hommes ».

I.2 Des facultés proprement humaines mises au service du pire

Ces actes ne demandent pas moins d'humanité que les autres : ils en demandent davantage. Il y faut du langage, de l'organisation, de la technique. Il y faut surtout une faculté qu'on croyait le fondement de la morale : se représenter l'état intérieur d'autrui. Pour briser un homme, il faut savoir ce qui le brisera. Arendt en tire dans Eichmann à Jérusalem (1963) une conclusion qui lui coûta une part de ses amitiés. Elle ne dit pas que le mal serait banal, mais que son exécutant peut être un homme sans profondeur, incapable de penser depuis le point de vue d'un autre. Le drame, écrit-elle, est qu'ils aient été si nombreux à lui ressembler, ni pervers ni sadiques, mais « terribly and terrifyingly normal » — terriblement et effroyablement normaux. Exemple. Le 2 septembre 1998, à Arusha, le Tribunal pénal international pour le Rwanda rend le premier jugement pour génocide de l'histoire de la justice internationale. Le condamné, Jean-Paul Akayesu, bourgmestre de Taba, avait été instituteur, puis inspecteur de l'enseignement.

I.3 Un mot qui innocente celui qu'il désigne

Le mot n'est pas seulement inexact : il nous arrange. Dire « inhumain », c'est poser que le coupable n'appartient pas à notre monde, donc que sa faute ne nous concerne pas. Dostoïevski a construit Les Frères Karamazov (1880) contre cette échappatoire. Le roman est polyphonique : chaque frère y défend à fond une vision du monde, sans qu'un narrateur tranche. La thèse la plus dure revient au starets Zossime, qui préfère l'amour concret du prochain à l'amour abstrait de l'humanité : « chacun est coupable devant tous, pour tous et pour tout ». La démonstration est dans l'intrigue : Smerdiakov tue le père, mais il n'a fait qu'appliquer la logique d'Ivan, qui n'a touché personne. Exemple. En mars 1995, le journaliste argentin Horacio Verbitsky publie El Vuelo, la confession d'Adolfo Scilingo, officier de marine qui reconnaît avoir participé aux « vols de la mort » : des prisonniers drogués, jetés vivants dans l'Atlantique. Troublé, Scilingo va trouver un aumônier militaire, qui le rassure — c'était, lui dit-il, une mort chrétienne, puisqu'ils n'ont pas souffert.

La première partie a établi que le mot est faux comme description : ces actes sont humains de part en part, et les dire inhumains revient à innocenter leurs auteurs en les expulsant de l'espèce. Mais elle bute sur un fait qu'elle n'explique pas : ce mot résiste. Il n'a pas été abandonné après quatre-vingts ans de critiques ; il figure dans les textes juridiques les plus solennels du siècle, et des tribunaux l'appliquent chaque année. Or le droit ne conserve pas un mot sans effet. C'est donc que ce mot ne dit rien de l'auteur, et n'a jamais eu à en dire quoi que ce soit.

II. Un mot juste comme jugement : il ne qualifie pas l'auteur, il qualifie l'atteinte

II.1 Une limite franchie, non une nature constatée

« Inhumain » n'est pas un constat mais une évaluation, et une évaluation porte sur une norme. Kant la fournit dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) : ce qui a un prix peut être remplacé par un équivalent, ce qui a une dignité n'en admet aucun. L'homme, capable de se donner une loi morale, relève de la seconde. D'où l'impératif : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Le mot « simplement » est décisif : Kant n'interdit pas de se servir d'autrui, il interdit de le réduire à cet usage. Exemple. Le 27 octobre 1995, dans l'arrêt Commune de Morsang-sur-Orge, le Conseil d'État valide l'interdiction d'un spectacle de « lancer de nain » : la dignité de la personne humaine est une composante de l'ordre public. Or l'homme lancé était consentant, rémunéré et demandeur. Le juge décide que cela ne change rien.

II.2 Une destruction qui vise le statut de personne, non le corps

Encore faut-il dire ce qui est atteint. Ce n'est pas le corps : c'est la place occupée parmi les hommes. Primo Levi le montre dans Si c'est un homme (1947) en décrivant non les coups, mais la procédure d'entrée. « Häftling : j'ai appris que je suis un Häftling. Mon nom est 174 517 ; nous avons été baptisés et aussi longtemps que nous vivrons nous porterons cette marque tatouée sur le bras gauche. » Un tatouage ne retire aucune propriété : il retire un nom, donc une identité reconnue par d'autres. Arendt en tire la conséquence politique dans Les Origines du totalitarisme (1951) : une telle destruction suppose que des témoins se taisent et que des institutions défaillent. Exemple. L'article 44 du Code Noir, promulgué en mars 1685, énonce sans détour : « Déclarons les esclaves être meubles. » Aucune violence physique n'est encore intervenue : une phrase de droit a suffi pour ranger des personnes parmi les biens qu'on vend et qu'on saisit.

II.3 Un seuil juridique mobile, sans lequel des crimes resteraient sans juge

C'est parce qu'il qualifie une atteinte que le mot a pu devenir opératoire. L'article 6, c) du statut du Tribunal militaire international, signé à Londres le 8 août 1945, crée une catégorie sans précédent : le crime contre l'humanité. L'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme, signée à Rome le 4 novembre 1950, dispose : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. » Le mot y fixe un plancher sous lequel aucun État ne peut descendre, et ce plancher monte. Exemple. Le 28 juillet 1999, dans l'arrêt Selmouni contre France, la Cour européenne des droits de l'homme condamne la France pour des violences commises en garde à vue, et emploie pour la première fois à son sujet le mot « torture ». Sa motivation compte plus que le verdict : la Convention est « un instrument vivant », et des faits autrefois qualifiés de traitements inhumains peuvent recevoir aujourd'hui une qualification plus grave.

La deuxième partie a sauvé le mot en changeant sa cible : il ne décrit pas l'agent, il qualifie ce que l'acte fait à la victime. Mais elle laisse un angle mort, et il est grave. Les juges ne sont pas les seuls à parler d'inhumanité : les bourreaux le font avant eux, et ils le disent de ceux qu'ils s'apprêtent à tuer. Elle explique pourquoi le mot est utile au tribunal ; elle n'explique pas pourquoi il est meurtrier dans la rue. L'erreur commune aux deux premières parties est d'avoir traité « inhumain » comme un prédicat, vrai ou faux d'un être ou d'un acte. Ce n'est pas un prédicat. C'est un geste.

III. Un mot qui n'est pas un prédicat mais un acte : il trace la frontière qu'il prétend décrire

III.1 Un énoncé qui institue au lieu de décrire

Toutes les phrases ne décrivent pas. Austin l'établit dans Quand dire, c'est faire (1962). Certains énoncés ne rapportent aucun état de choses : ils l'instituent. « Je promets », « la séance est ouverte » ne sont ni vrais ni faux : ils sont réussis ou manqués. « Ceci est inhumain » appartient à cette famille : l'énoncé ne relève pas une propriété cachée de l'acte, il pose une limite, et il engage celui qui la pose. Exemple. En 1944, dans Axis Rule in Occupied Europe, un juriste polonais réfugié aux États-Unis, Raphael Lemkin, forge un mot qui n'existait pas, en soudant le grec genos, la race, au latin caedere, tuer : génocide. Il apprendra plus tard la mort de quarante-neuf membres de sa famille. Ce n'est pas une description : c'est un instrument, qu'il portera presque seul jusqu'à la Convention du 9 décembre 1948. Le mot n'a rien constaté, il a créé un crime.

III.2 Une arme retournable : dit d'un homme, il prépare le crime

Si nommer est agir, le même mot fait deux choses opposées selon son complément. Dit d'un acte, il institue une limite ; dit d'un homme, il retire une place — et c'est le premier geste du crime. Levinas en donne la raison dans Totalité et Infini (1961). L'humanité d'autrui n'est pas une hypothèse que je vérifie d'après ses performances : c'est le visage, présence nue et vulnérable, qui m'adresse un appel silencieux, « tu ne tueras point ». Autrui ne me menace pas, il m'oblige. Prisonnier dans un stalag, où les gardiens traitaient les détenus comme des choses, Levinas note qu'un chien errant, Bobby, était le seul à les saluer chaque soir comme des hommes : « le dernier kantien de l'Allemagne nazie ». Exemple. Au Rwanda, la Radio Télévision Libre des Mille Collines et le journal Kangura désignaient les Tutsi par les mots inyenzi, cafards, et inzoka, serpents. Le 3 décembre 2003, le Tribunal pénal international pour le Rwanda condamne Ferdinand Nahimana, Jean-Bosco Barayagwiza et Hassan Ngeze pour incitation directe et publique à commettre le génocide. Des journalistes jugés pour des mots.

III.3 Une réparation possible : rendre un nom, c'est rendre une place

Parce que le mot est un acte, l'acte inverse est possible. Si l'inhumanité consiste à retirer à quelqu'un sa place parmi les hommes, la réparation consiste à la lui rendre — non par un discours, mais par un geste. Sophocle l'a mis en scène. Dans Antigone, Créon ne se contente pas de punir Polynice : il lui refuse la sépulture, c'est-à-dire les rites qui, dans la Grèce classique, garantissent l'appartenance à la communauté des hommes. Antigone ne prend pas les armes : elle recouvre le corps d'une fine couche de poussière. Le rite minimal suffit, parce que l'enjeu n'est pas le corps mais le statut. Exemple. En 1984, à Buenos Aires, de jeunes étudiants formés par l'anthropologue américain Clyde Snow fondent l'Equipo Argentino de Antropología Forense pour retrouver les disparus de la dictature de 1976-1983. L'équipe a depuis exhumé plus de mille quatre cents corps et rendu leur nom à plus de huit cents disparus. Chaque identification est un acte : celui-ci était quelqu'un.

Conclusion

On peut parler d'actes inhumains, mais à une condition, et elle n'est pas de style. Le mot est faux comme description : ces actes sont humains de part en part, et personne n'en sort en les commettant. Il est juste comme jugement, dès qu'il cesse de viser l'auteur pour qualifier ce que l'acte fait de sa victime. Mais sa vérité est ailleurs. Ce n'est pas une propriété qu'on constate, c'est une frontière qu'on trace, et le tracé engage celui qui parle. D'où la réponse : on peut le dire d'un acte, jamais d'un homme. Toute la question tenait dans le complément du nom.

Revenons à Goya. Il n'a pas écrit « c'est inhumain », ce qui aurait tout réglé et n'aurait rien coûté. Il a écrit « on ne peut pas regarder », puis, dix-huit planches plus loin, « je l'ai vu ». Il tient les deux bouts que la langue doit tenir : l'acte excède ce qu'un regard peut soutenir, et il a bien eu lieu, sous ses yeux, commis par des hommes. Ses gravures n'accusent aucun monstre : elles montrent des soldats, et des spectateurs.

Ce partage est aujourd'hui mis à l'épreuve par des actes sans auteur assignable : un algorithme qui trie des dossiers d'aide sociale, une arme qui choisit sa cible sans validation humaine, une chaîne logistique qui broie sans que personne ait rien décidé. Il faudra apprendre à qualifier d'inhumain ce que personne, exactement, n'a voulu.

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