L'espèce humaine
L'humanité, c'est d'abord une espèce biologique. Mais l'homme se réduit-il à sa nature animale ?
Avant d'être une valeur, l'humanité est une réalité biologique : Homo sapiens, une espèce parmi les vivants. Darwin inscrit l'homme dans l'évolution, ce qui déstabilise l'idée d'une supériorité de nature. La question devient : qu'est-ce qui, s'il existe, fait le « propre de l'homme » ?
L’essentiel en trois axes
Darwin place l'homme dans la continuité du vivant : pas de rupture de nature, mais des degrés. L'homme partage l'essentiel de son patrimoine avec les grands singes.
Langage, conscience, technique, culture, conscience de la mort : autant de candidats à la spécificité humaine — chacun discutable.
Appartenir à l'espèce (un fait) n'est pas la même chose qu'être reconnu et traité comme humain (une valeur, la dignité).
Ne pas confondre
L'espèce est un concept biologique (un ensemble d'individus interféconds). Le genre humain désigne l'ensemble des hommes pensé comme une unité morale et juridique. L'humanité est équivoque : tantôt cet ensemble, tantôt une qualité (« manquer d'humanité »). Le sujet vous demande presque toujours de jouer sur ce double sens.
La nature humaine suppose une essence donnée, fixe, définissable. La condition humaine désigne seulement une situation commune — naître, travailler, mourir, vivre avec d'autres. Arendt et Sartre récusent la première et gardent la seconde : distinction décisive, et rarement faite par les copies.
L'hominisation est le processus biologique qui aboutit à Homo sapiens (bipédie, encéphalisation). L'humanisation est le devenir-humain de chaque individu par l'éducation et la culture. La première est achevée ; la seconde est à refaire à chaque génération.
Le cours
Pendant des siècles, l'homme s'est pensé hors série. Trois découvertes ont suffi à l'y remettre — et la dernière est celle qu'on cite le moins.
- 1735Linné classe l'hommeSystema Naturae : Homo sapiens entre dans le tableau, à côté du singe.
- 1871Darwin le rattacheDifférence de degré, non de nature. La continuité est généalogique.
- 1972Lewontin dissout les racesLa variation à l'intérieur d'un groupe dépasse celle entre les groupes.
1Classer l'homme parmi les animaux fut d'abord un geste scientifique, pas philosophique.
Linné, Systema Naturae, 1735
Linné range l'homme parmi les primates et le nomme Homo sapiens. Avant lui, l'homme se pensait hors série : créé à part, seul doté d'une âme. Le ranger dans un tableau, c'est déjà lui retirer son exception.
Exemple — Le même ouvrage le place à côté du singe et du paresseux, sans commentaire : l'effet de scandale vient de la place, pas d'un argument.
2Entre l'homme et l'animal, la différence est de degré et non de nature.
Darwin, La Descendance de l'homme, 1871
C'est la formule exacte, et il faut la citer ainsi. Darwin ne nie pas la supériorité de nos facultés : il nie qu'elles soient d'un autre ordre. La continuité est généalogique — nous descendons d'un ancêtre commun.
Exemple — Nous partageons environ 98 % de notre génome avec le chimpanzé, et les populations non africaines portent 1 à 2 % de gènes néandertaliens : la frontière est graduelle, pas étanche.
3La biologie a détruit le concept de race au lieu de le fonder.
Lewontin, génétique des populations, 1972
La variation génétique à l'intérieur d'un groupe humain dépasse largement la variation entre les groupes. L'unité de l'espèce n'est donc pas un vœu moral : c'est un fait mesuré.
Exemple — L'UNESCO s'appuie sur ce type de résultat dès sa Déclaration sur la race (1950), rédigée avec Lévi-Strauss, pour désarmer les théories raciales.
Chaque fois qu'on désigne un trait exclusivement humain, un éthologue finit par l'observer chez l'animal. Faut-il chercher un autre critère, ou changer de question ?
- Aristote : le logos
- Descartes : le langage
- Bergson : l'outil
- Rousseau : la perfectibilité
- Gehlen : l'« être de manques »
- Sans instinct fixe, donc obligé de créer
1L'homme se définit par le langage, donc par la pensée.
Descartes, Discours de la méthode, V, 1637
Descartes observe que même les hommes les plus limités composent des phrases neuves, ce qu'aucun animal ne fait. De là l'animal-machine : la bête agit par disposition d'organes, non par entendement.
Exemple — Aristote disait déjà l'homme « animal doué de logos », et en tirait qu'il est politique : parler, c'est pouvoir délibérer du juste.
2Chaque critère avancé a été contesté par l'observation animale.
Jane Goodall, Gombe, à partir de 1960
Goodall voit des chimpanzés fabriquer des outils pour pêcher les termites. Or Bergson faisait de l'homo faber, l'intelligence fabricatrice, le trait distinctif. Le critère technique tombe, comme tomberont ceux du langage symbolique et de la transmission culturelle.
Exemple — Louis Leakey, en apprenant la nouvelle : « il nous faut redéfinir l'outil, redéfinir l'homme, ou accepter les chimpanzés comme humains ».
3Le propre de l'homme n'est pas une capacité en plus, mais une indétermination.
Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité, 1755
Rousseau nomme perfectibilité cette faculté de se modifier indéfiniment : l'animal est en quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, l'homme jamais. Gehlen radicalise — privé d'instinct fiable et d'organe spécialisé, l'homme est un « être de manques » contraint d'inventer sa culture.
Exemple — C'est le mouvement le plus rentable en dissertation : la faiblesse devient la définition, et non le défaut à compenser.
Si l'appartenance biologique était décisive, aucune société n'aurait pu asservir des hommes. Or toutes l'ont fait — en discutant d'abord de leur humanité.
- 1550ValladolidOn débat de l'humanité des Indiens, donc de la légitimité de leur asservissement.
- 1685Code noirL'esclave est un « bien meuble » : le droit sait exclure de l'humanité.
- 1948Déclaration universelle« Tous les êtres humains naissent libres et égaux » — trois ans après les camps.
1La question « qui est humain ? » est d'abord politique.
Controverse de Valladolid, 1550-1551
Las Casas et Sepúlveda débattent devant Charles Quint de l'humanité des Indiens. L'enjeu n'est pas taxinomique : de la réponse dépend la légitimité de l'asservissement. Reconnaître l'humanité coûte cher, la nier rapporte.
Exemple — Le Code noir (1685) qualifie l'esclave de « bien meuble » : le droit sait classer un homme hors de l'humanité quand l'économie l'exige.
2L'unité de l'espèce a dû être proclamée après avoir été niée en actes.
Déclaration universelle des droits de l'homme, 1948
« Tous les êtres humains naissent libres et égaux » n'énonce pas un constat mais une décision, prise trois ans après la découverte des camps. On proclame ce qui vient d'être démenti.
Exemple — Dans Elephant Man (Lynch, 1980), John Merrick doit crier « je ne suis pas un animal, je suis un être humain » : l'humanité se réclame quand elle n'est pas accordée.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
L'homme est classé parmi les primates et nommé Homo sapiens.
En dissertation : Dater le moment où l'homme devient un objet de science parmi les autres.
Entre l'homme et l'animal, la différence est de degré, non de nature.
En dissertation : Fonder la partie « l'homme est bien un animal » ; à citer exactement, la formule est souvent déformée.
Le propre de l'homme est la perfectibilité, non une faculté en plus.
En dissertation : Déplacer la question du « trait distinctif » vers l'indétermination.
L'homme est un « roseau pensant » : la plus faible des créatures, mais qui sait sa faiblesse.
En dissertation : Articuler fragilité biologique et dignité — transition vers la fiche « dignité ».
L'intelligence humaine est d'abord fabricatrice (homo faber).
En dissertation : Introduire la technique comme critère, avant de le contester par l'éthologie.
Un tribunal doit décider si une espèce intermédiaire est humaine — et ne trouve aucun critère.
En dissertation : Exemple romanesque idéal pour montrer que le critère de l'humain est une décision.
Exemples à mobiliser
Las Casas contre Sepúlveda : on débat de l'humanité des Indiens, et donc de la légitimité de leur asservissement. Preuve que la question « qui est humain ? » est d'abord politique.
Les populations non africaines portent environ 1 à 2 % de gènes néandertaliens : la frontière entre espèces humaines est graduelle, pas étanche.
L'os jeté en l'air devient vaisseau spatial : en un raccord, la naissance de l'homme est identifiée à celle de l'outil — et à celle de l'arme.
« Je ne suis pas un animal, je suis un être humain » : le cri de John Merrick montre que l'humanité doit parfois être réclamée pour être reconnue.
Citations à retenir
Pièges et contresens
La nature suppose une essence fixée ; la condition ne désigne qu'une situation partagée. Sartre et Arendt refusent la première tout en assumant la seconde.
C'est un fait scientifique établi. La question n'est pas de le nier mais de savoir ce qu'on en conclut sur sa valeur.
La génétique des populations l'a invalidé : la variation intra-groupe dépasse la variation inter-groupes. Parler de races humaines est une erreur factuelle, pas seulement une faute morale.
Sa thèse va exactement à l'inverse : il conteste toute rupture de nature entre l'homme et le reste du vivant.
Sujets possibles
- Qu'est-ce qui fait le propre de l'homme ?
- L'homme n'est-il qu'un animal ?
- Y a-t-il une nature humaine ?
Un plan de dissertation type
L'homme se réduit-il à son animalité, ou possède-t-il un « propre » qui l'en distingue ?
Darwin l'inscrit dans l'évolution ; besoins et pulsions (Freud) le rattachent au vivant. Nier son animalité est une illusion.
Langage, conscience de la mort, technique (homo faber), et surtout perfectibilité (Rousseau) : l'homme se transforme quand l'animal reste ce que la nature en a fait.
La différence n'est pas donnée mais à conquérir (Sartre) ; l'homme peut aussi déchoir dans l'inhumain, ce dont l'animal est incapable (Primo Levi).
Ouverture : Le transhumanisme rouvre la question : jusqu'où l'homme peut-il se transformer sans cesser d'être humain ?