L'homme et l'animal
Qu'est-ce qui sépare vraiment l'homme de l'animal — et cette frontière est-elle si nette ?
Définir l'humain, c'est souvent le distinguer de l'animal : la raison, le langage, la conscience de soi. Mais les sciences contemporaines brouillent cette frontière.
L’essentiel en trois axes
Descartes (l'« animal-machine »), le langage, la raison et la culture comme « propres de l'homme ».
L'éthologie révèle chez les animaux des formes d'intelligence, d'usage d'outils et de communication.
Si la frontière s'estompe, quel statut moral pour l'animal ? Bentham : « peuvent-ils souffrir ? ».
Ne pas confondre
« Animal » range dans un même mot l'huître et le chimpanzé : Derrida y voit une violence de vocabulaire. « Bête » est déjà péjoratif. « Vivant » est le terme neutre, aujourd'hui préféré parce qu'il inclut l'homme au lieu de l'opposer.
Le spécisme (mot forgé par Ryder en 1970) est la discrimination fondée sur l'appartenance d'espèce. L'antispécisme la refuse. Le welfarisme se contente d'améliorer le bien-être animal sans abolir l'usage, l'abolitionnisme veut y mettre fin. Ces positions ne se confondent pas.
L'anthropomorphisme projette des traits humains sur l'animal (erreur de méthode). L'anthropocentrisme fait de l'intérêt humain la mesure du bien (position morale). Frans de Waal ajoute l'« anthropodéni » : le refus systématique de reconnaître chez l'animal ce qu'on admet chez l'homme.
Le cours
Descartes fait de l'animal une horloge. Un siècle et demi plus tard, Bentham déplace la question — et tout le débat contemporain en découle.
- Pas de phrases nouvelles, donc pas de pensée
- L'animal-machine
- A justifié la vivisection deux siècles durant
- « La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? »
- Mais : peuvent-ils souffrir ?
- Singer en tire le « spécisme », 1975
1L'animal n'a ni pensée ni langage : il agit comme un mécanisme.
Descartes, Discours de la méthode, V, 1637
L'argument tient au langage : l'animal ne compose pas de phrases nouvelles adaptées à la situation. S'il ne pense pas, il ne souffre pas au sens propre — conséquence que Descartes assume.
Exemple — Cette thèse a servi à justifier la vivisection pendant deux siècles ; on la retrouve encore dans l'organisation de l'élevage industriel.
2La question n'est pas de savoir s'ils raisonnent, mais s'ils souffrent.
Bentham, Introduction aux principes de la morale, 1789
Bentham déplace le critère : la capacité de souffrir, et non la raison ou le langage, fonde la considération morale. Tout l'utilitarisme animal en découle.
Exemple — Peter Singer reprend la formule dans La Libération animale (1975) et forge le terme de « spécisme », sur le modèle du racisme.
Un à un, les traits réservés à l'homme ont été observés chez l'animal. Que reste-t-il — et faut-il seulement continuer à comparer ?
- 1934Uexküll : l'UmweltLa tique vit dans un monde à trois signaux. Ni inférieur ni supérieur : autre.
- 1960GoodallDes chimpanzés fabriquent des outils. Le critère technique tombe.
- aujourd'huiCorbeaux calédoniensCrochets adaptés à chaque tâche, transmis et améliorés : une technique.
1Chaque animal vit dans un monde propre, incomparable au nôtre.
Uexküll, Milieu animal et milieu humain, 1934
L'Umwelt de la tique se compose de trois signaux seulement : odeur de l'acide butyrique, chaleur, contact. Ni supérieur ni inférieur au nôtre : autre. Comparer les intelligences n'a alors plus de sens.
Exemple — Heidegger en tire une formule discutée : l'animal est « pauvre en monde », l'homme « configurateur de monde ».
2Les critères du propre de l'homme tombent les uns après les autres.
Éthologie contemporaine, depuis 1960
Outils chez les chimpanzés, cultures locales transmises, conscience de soi au miroir, coopération et deuil : chaque frontière posée a été franchie par l'observation. Reste peut-être la capacité de se raconter dans le temps.
Exemple — Les corbeaux de Nouvelle-Calédonie fabriquent des crochets adaptés à chaque tâche — une technique, transmise et améliorée.
Les principes se discutent depuis quatre siècles. Le rapport réel aux animaux, lui, se décide dans le Code civil et dans les élevages.
Où passe la frontière ? 80 milliards d'animaux terrestres abattus chaque année : aucun débat ne peut ignorer cet ordre de grandeur.
1L'animal cesse d'être une chose sans devenir une personne.
Code civil français, article 515-14, 2015
« Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. » La loi crée une catégorie intermédiaire : ils restent soumis au régime des biens, mais ne sont plus des meubles. Compromis instructif — le droit avance par degrés.
Exemple — L'Inde reconnaît en 2013 les dauphins comme « personnes non humaines » et interdit les delphinariums : d'autres droits vont plus loin.
2Notre rapport réel aux animaux se décide dans l'élevage, pas dans les principes.
Porcher, Vivre avec les animaux, 2011
Elle distingue l'élevage, relation de travail ancienne entre l'homme et la bête, et les productions animales industrielles, qui traitent le vivant comme une matière. Le désaccord avec l'antispécisme porte sur ce point précis.
Exemple — Environ 80 milliards d'animaux terrestres sont abattus chaque année dans le monde : aucun débat sur l'animal ne peut ignorer cet ordre de grandeur.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
L'animal est une machine : il n'a pas de « vraies paroles » exprimant des pensées.
En dissertation : Restituer le critère du langage — et le fait qu'il porte sur la créativité, non sur la communication.
La question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » mais « peuvent-ils souffrir ? ».
En dissertation : Le basculement du critère : de l'intelligence à la sensibilité.
Différence de degré et non de nature entre l'homme et l'animal.
En dissertation : Fonder scientifiquement la contestation de la coupure.
À souffrance égale, considération égale ; le spécisme est un préjugé.
En dissertation : Position utilitariste de référence ; en présenter l'analogie avec le racisme comme un argument à discuter.
Le mot « animal » écrase la diversité du vivant : d'où l'« animot ».
En dissertation : Montrer que la question commence dans le vocabulaire.
Empathie, réconciliation et sens de l'équité sont documentés chez les primates.
En dissertation : Appuyer sur des faits éthologiques plutôt que sur des impressions.
La philosophie occidentale a construit le silence de l'animal pour légitimer son usage.
En dissertation : Référence française solide, rarement mobilisée par les copies.
Exemples à mobiliser
« Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité » : le droit français cesse de les traiter uniquement comme des biens meubles.
L'observation de chimpanzés fabriquant des outils oblige à redéfinir homo faber : le critère technique ne sépare plus.
Gregor Samsa devenu insecte : c'est le regard des siens, non son corps, qui achève de le déshumaniser. Passerelle vers la fiche sur la barbarie.
L'élevage industriel filmé du point de vue de l'attachement : la question éthique naît de la relation individuelle, pas de l'abstraction.
Citations à retenir
Pièges et contresens
C'est une analogie proposée par Singer pour déplacer la charge de la preuve, non une équivalence démontrée. La présenter comme évidente affaiblit l'argumentation.
Il nie l'âme pensante de l'animal, ce qui est une thèse métaphysique ; il ne prescrit pas de le faire souffrir. Distinguez la thèse et ses usages.
Prêter à l'animal nos états mentaux est aussi fautif que le lui refuser par principe (« anthropodéni », de Waal). L'éthologie mesure, elle ne devine pas.
Le welfarisme améliore les conditions, l'abolitionnisme supprime l'usage. Ce sont deux positions distinctes, aux conséquences très différentes.
Sujets possibles
- Qu'est-ce qui distingue l'homme de l'animal ?
- L'homme est-il un animal comme les autres ?
- Avons-nous des devoirs envers les animaux ?
Un plan de dissertation type
L'animal n'est-il qu'un moyen au service de l'homme, ou mérite-t-il une considération morale ?
Descartes : l'animal-machine, sans conscience ni langage ; l'homme, « maître et possesseur de la nature », en dispose librement.
Bentham : la question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » mais « peuvent-ils souffrir ? ». La sensibilité fonde des devoirs envers l'animal.
Reconnaître une continuité du vivant et une éthique du soin, tout en assumant que seul l'homme se pose la question de ses devoirs.
Ouverture : L'antispécisme a-t-il raison d'abolir toute hiérarchie entre l'homme et l'animal ?