L'humanisme
Mettre l'homme au centre : belle idée, ou illusion à dépasser ?
L'humanisme place l'homme et sa dignité au cœur de la réflexion et de l'action. Né à la Renaissance, il a nourri les Lumières et les droits de l'homme — mais il est aussi critiqué comme un anthropocentrisme illusoire.
L’essentiel en trois axes
Montaigne, Érasme : la confiance dans l'homme, la culture et la tolérance, contre le fanatisme.
Sartre : l'homme n'a pas d'essence donnée, il se fait par ses choix. « L'existentialisme est un humanisme ».
Lévi-Strauss et Foucault : l'homme n'est pas le centre du monde ; méfiance envers un humanisme ethnocentrique.
Ne pas confondre
L'humanisme historique est un mouvement daté (XVe-XVIe siècles) : retour aux textes anciens, studia humanitatis, philologie. L'humanisme philosophique est une thèse : l'homme est la valeur suprême et la mesure de tout. On peut critiquer la seconde tout en admirant le premier — c'est exactement la position de Lévi-Strauss.
L'humanisme affirme la dignité de l'homme ; l'anthropocentrisme place l'homme au centre du monde et fait de son intérêt la mesure de toute chose. La critique écologique vise le second, et la question est de savoir si le premier peut s'en séparer.
L'antihumanisme de Foucault ou d'Althusser est une position méthodologique : « l'homme » n'est pas un bon principe d'explication (les structures le précèdent). Cela n'a rien à voir avec un éloge de la cruauté. Confondre les deux est la faute la plus grave sur cette fiche.
Le cours
L'humanisme commence par un travail de philologue sur de vieux manuscrits. Comment cette érudition devient-elle une confiance dans l'homme ?
- 1440Valla démasque un fauxL'analyse du latin fait tomber la Donation de Constantin : la méthode l'emporte sur l'autorité.
- 1486Pic de la MirandoleL'homme n'a ni place ni visage assignés : il se fait lui-même.
- 1532RabelaisLa lettre de Gargantua donne le programme — et sa limite : « science sans conscience… »
1L'humanisme naît d'un travail de philologue, pas d'une théorie de l'homme.
Les studia humanitatis, XVe-XVIe siècles
Retrouver les textes anciens, les débarrasser des gloses, les lire dans la langue d'origine : voilà le geste initial. La confiance dans l'homme en découle, elle ne le précède pas.
Exemple — Lorenzo Valla démontre en 1440, par la seule analyse du latin, que la Donation de Constantin est un faux : la méthode philologique fait tomber un titre de propriété pontifical.
2L'homme est le seul être sans nature fixée, et c'est là sa grandeur.
Pic de la Mirandole, De la dignité de l'homme, 1486
Dieu, dans ce discours, dit à Adam qu'il ne lui a donné ni place ni visage propres : il se fera lui-même. L'indétermination cesse d'être un manque pour devenir une liberté.
Exemple — Rabelais donne le programme concret dans la lettre de Gargantua à Pantagruel (1532) : langues, sciences, exercice du corps — et « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ».
Les Lumières font de la dignité humaine une exigence adressée à chacun. Mais à qui, exactement, s'adressait ce « chacun » ?
- Sapere aude : ose penser par toi-même
- La minorité est un renoncement, non une ignorance
- La Déclaration au féminin révèle l'exclusion
- Haïti prend au mot un texte qui ne la visait pas
1L'homme doit sortir de la minorité dont il est responsable.
Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784
La minorité n'est pas l'ignorance mais le renoncement : il est plus commode d'obéir. Sapere aude — ose te servir de ton propre entendement. L'humanisme devient une exigence adressée à chacun.
Exemple — Kant distingue usage privé et public de la raison : l'officier obéit, mais le même homme peut publier une critique du service — l'espace public est la condition des Lumières.
2Les droits proclamés universels étaient en réalité partiels.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme, 1791
En réécrivant la Déclaration de 1789 au féminin, elle rend visible ce que l'universel taisait. L'humanisme ne se juge pas à ses proclamations, mais à ses exclusions.
Exemple — Même geste avec la Révolution haïtienne (1791-1804) : les esclaves prennent au mot une déclaration qui ne les visait pas.
Trois objections, trois angles : l'humanisme serait faible, daté, et complice. Aucune n'est réfutable d'un mot.
Où passe la frontière ? Césaire ne rejette pas l'idéal : il vise l'écart entre le discours et les actes. Nuance décisive en dissertation.
1L'humanisme est une consolation d'homme faible.
Nietzsche, Généalogie de la morale, 1887
Les valeurs humanistes — pitié, égalité, dignité — sont pour Nietzsche l'invention des faibles pour désarmer les forts. Il ne conteste pas leur efficacité : il conteste leur noblesse.
Exemple — Le mot « surhomme » ne désigne pas une race supérieure mais celui qui crée ses valeurs au lieu d'en hériter — contresens à éviter absolument en copie.
2L'homme n'est pas le fondement du savoir, il en est une figure récente.
Foucault, Les Mots et les Choses, 1966
L'homme comme objet de science n'apparaît qu'à la fin du XVIIIe siècle. Ce qui a commencé peut finir : d'où la phrase sur l'homme effacé « comme à la limite de la mer un visage de sable ».
Exemple — Lévi-Strauss ajoute la critique ethnologique : l'humanisme occidental a servi à mesurer les autres cultures à l'aune de la sienne.
3L'humanisme a coexisté avec la colonisation, sans la contredire.
Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950
Césaire ne rejette pas l'idéal : il constate qu'une Europe qui se disait humaniste a pratiqué la traite et la colonie. L'accusation porte sur l'écart entre le discours et les actes.
Exemple — Fanon prolonge : « quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre ».
Après 1945, l'humanisme d'avant-guerre est inaudible. Sur quoi le refonder, si ce n'est plus sur une nature humaine ?
- L'existence précède l'essence
- L'homme n'est que ce qu'il se fait
- Choisir, c'est engager tous les hommes
- Le visage oblige avant tout raisonnement
- « Tu ne tueras point », sans un mot
- La responsabilité précède la connaissance
1L'existence précède l'essence : il n'y a pas de nature humaine à respecter, mais une liberté à assumer.
Sartre, L'existentialisme est un humanisme, 1946
L'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. L'humanisme cesse d'être la célébration d'une essence pour devenir la responsabilité de choisir — et en choisissant, on engage l'humanité entière.
Exemple — Sartre écrit trois ans après la Libération, contre un humanisme d'avant-guerre que les camps ont rendu inaudible.
2L'humanité ne se prouve pas, elle se répond : elle commence au visage d'autrui.
Levinas, Totalité et Infini, 1961
Le visage m'oblige avant tout raisonnement ; il dit « tu ne tueras point » sans un mot. L'humanisme n'est plus fondé sur une définition de l'homme mais sur une responsabilité envers l'autre.
Exemple — Levinas, prisonnier de guerre, écrit que le regard d'un chien errant fut la seule reconnaissance de son humanité au camp — le texte s'appelle Nom d'un chien.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
L'homme n'a pas de place assignée : il se fait lui-même.
En dissertation : Le texte fondateur ; à relier à la fiche « dignité ».
Les Lumières sont la sortie de l'homme de la minorité dont il est responsable.
En dissertation : Faire de l'humanisme un projet d'émancipation, pas un compliment adressé à l'espèce.
L'homme est un pont, quelque chose qui doit être surmonté.
En dissertation : Ouvrir la critique de l'humanisme — en refusant explicitement la lecture transhumaniste.
Sans nature humaine, l'homme est ce qu'il se fait : un humanisme de la responsabilité.
En dissertation : Réponse centrale à « l'humanisme est-il dépassé ? ».
L'humanisme s'est élargi par étapes ; l'ethnologie en est la forme achevée.
En dissertation : Référence rare et précise, préférable au vague « Lévi-Strauss critique l'ethnocentrisme ».
« L'homme » est une figure récente du savoir, susceptible de s'effacer.
En dissertation : Distinguer antihumanisme théorique et mépris de l'humain.
Le visage d'autrui m'oblige avant tout choix : l'éthique précède l'ontologie.
En dissertation : Fonder un humanisme de la vulnérabilité plutôt que de la puissance.
Exemples à mobiliser
Le programme humaniste en une page : langues anciennes, sciences, exercice du corps — et le savoir subordonné à la sagesse (« science sans conscience »).
La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne révèle que l'universel de 1789 était partiel. L'humanisme se juge à ses exclusions.
Le discours final oppose à la barbarie en marche un humanisme désarmé, tenu par un homme qui n'a que la parole. Exemple à préférer aux généralités.
Droits de la nature reconnus à des fleuves (Nouvelle-Zélande, Équateur) : une tentative juridique de sortir de la mesure exclusivement humaine.
Citations à retenir
Pièges et contresens
Foucault ou Althusser contestent la valeur explicative de la notion d'« homme », pas la valeur morale des personnes.
C'est d'abord un rapport aux textes, à l'éducation et à la raison. Sans cette épaisseur historique, la copie devient un plaidoyer moral sans contenu.
Il y a des humanismes : chrétien, sceptique, révolutionnaire, existentialiste, écologique. Le pluriel est déjà un plan.
Le surhomme n'est pas un projet biotechnologique mais une transmutation des valeurs. L'anachronisme est repéré immédiatement.
Sujets possibles
- L'homme est-il la mesure de toute chose ?
- L'humanisme est-il dépassé ?
- Faut-il mettre l'homme au centre ?
Un plan de dissertation type
La confiance humaniste en l'homme est-elle dépassée, ou reste-t-elle un idéal nécessaire ?
Renaissance et Lumières : foi en la raison, en la perfectibilité et en la dignité de l'homme, placé au centre.
L'homme a produit la barbarie (camps) ; l'anti-humanisme (structuralisme) et l'écologie contestent la place centrale de l'homme.
Sartre : « l'existentialisme est un humanisme » — non plus l'homme roi, mais l'homme responsable, qui se fait et répond de tous.
Ouverture : Le posthumain sonne-t-il la fin de l'humanisme, ou en est-il l'aboutissement ?