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L'inhumain et la barbarie

L'homme peut-il devenir inhumain ? Et qu'est-ce que cela nous apprend sur l'humanité ?

Le thème de l'humanité s'éclaire par son envers : la barbarie, la déshumanisation, le mal. Les génocides du XXe siècle ont posé la question de façon brûlante.

L’essentiel en trois axes

La déshumanisation

Primo Levi (« Si c'est un homme ») : les camps visent à détruire l'humain dans l'homme, à le réduire à moins qu'une bête.

La banalité du mal

Arendt : le mal extrême peut être commis par des hommes ordinaires, obéissants et sans imagination — non par des monstres.

Le « barbare », c'est l'autre ?

Montaigne : « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». L'inhumain est parfois un simple jugement sur la différence.

Ne pas confondre

Barbare · sauvage · civilisé

Barbare vient du grec barbaros : celui dont la langue paraît un babil incompréhensible — l'exclusion commence par le son. Sauvage vient de silvaticus, l'homme des bois : il désigne un état, non un vice. Le civilisé, lui, se définit par contraste. Ces mots ne décrivent pas l'autre : ils situent celui qui parle.

Inhumain · non-humain · déshumanisation

Non-humain est un constat de fait (une pierre, un animal). Inhumain est un jugement moral porté sur des actes d'hommes. La déshumanisation est un processus : rendre un homme méconnaissable comme homme — d'abord dans le langage, puis dans les faits.

Crime contre l'humanité

Catégorie juridique créée par le statut du Tribunal de Nuremberg (1945), imprescriptible en droit français depuis 1964. Elle ne dit pas que le criminel est sorti de l'humanité : elle dit que c'est l'humanité entière qui est lésée dans la victime. Nuance capitale, et presque toujours manquée.

Le cours

1Le barbare, ou l'autre pris pour un moindre homme

Le mot désigne d'abord une langue qu'on ne comprend pas. Comment devient-il un jugement moral — et sur qui retombe-t-il ?

sens linguistiquesens moral
barbaros
Celui qui bredouille : on ne comprend pas sa langue.
L'étranger
Les Grecs nomment ainsi les Perses, dont l'empire est pourtant plus vaste.
Le cruel
Le mot finit par désigner une conduite, non plus une origine.

Où passe la frontière ? Lévi-Strauss, 1952 : « est barbare celui qui croit à la barbarie ». Le jugement se retourne sur qui le porte.

Montaigne l'avait vu dès 1580 : ils mangent leurs morts, nous torturons les vivants.

1« Barbare » désigne d'abord celui qui parle une autre langue, pas celui qui agit mal.

Étymologie grecque (barbaros)

Le mot imite un bredouillement : est barbare celui dont on ne comprend pas la langue. Le glissement du linguistique au moral est le cœur du problème.

Exemple — Les Grecs appelaient ainsi les Perses, dont l'empire était pourtant plus vaste et plus organisé que leurs cités.

2Est barbare celui qui croit à la barbarie.

Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952

La formule est exacte et il faut la citer telle quelle. Refuser à une culture le nom de culture, c'est exactement le geste qu'on lui reproche. Le jugement se retourne sur celui qui le porte.

Exemple — Montaigne l'avait anticipé dans Des Cannibales (1580) : ils mangent leurs ennemis morts, nous torturons les vivants au nom de la religion.

2L'inhumain n'est pas l'animal : il est une possibilité de l'homme

On voudrait que les bourreaux soient des monstres. Les deux enquêtes les plus célèbres du siècle disent l'inverse — et c'est plus inquiétant.

  1. 1961Procès EichmannArendt y voit un fonctionnaire incapable de penser depuis la place d'un autre.
  2. 1961-63Expérience de Milgram65 % vont jusqu'au choc maximal parce qu'une blouse le demande.
  3. 1963« Banalité du mal »Non que le mal soit banal : c'est son auteur qui l'est.
Contresens à éviter : la formule n'excuse rien et ne dit pas que « tout le monde aurait fait pareil ».

1Le mal extrême peut être commis sans monstruosité, par simple absence de pensée.

Arendt, Eichmann à Jérusalem, 1963

C'est le sens exact de « banalité du mal » : non que le mal soit banal, mais que son auteur le soit. Eichmann n'est pas un fanatique ; il est incapable de penser depuis la place d'un autre.

Exemple — Contresens à éviter absolument : la formule n'excuse rien et ne dit pas que « tout le monde aurait fait pareil ». Elle décrit un fonctionnaire, pas une fatalité.

2L'obéissance à l'autorité suffit à produire la cruauté chez des gens ordinaires.

Milgram, expérience de Yale, 1961-1963

Environ 65 % des participants vont jusqu'au choc maximal parce qu'un expérimentateur en blouse le leur demande. Ce n'est pas la haine qui produit le mal, c'est la dilution de la responsabilité.

Exemple — Milgram lance ses expériences l'année du procès Eichmann, et son livre s'intitule Soumission à l'autorité : les deux références se répondent.

3Détruire l'humanité en l'homme avant de le tuer

L'extermination n'est pas le premier geste, c'est le dernier. Que faut-il détruire avant, pour qu'elle devienne possible ?

19351941
Mort juridique
Les lois de Nuremberg retirent la citoyenneté : on cesse d'être sujet de droit.
Mort morale
Le témoignage devient impossible ; Levi nomme « zone grise » la part de participation forcée.
Mort de l'individu
Le numéro remplace le nom ; l'homme devient superflu avant d'être tué.

Où passe la frontière ? Six ans séparent le retrait de la citoyenneté de l'extermination. C'est la durée qu'il faut expliquer.

Arendt, 1951 : le totalitarisme ne veut pas seulement tuer, il veut rendre l'homme superflu.

1Le camp vise d'abord à rendre l'homme superflu, pas seulement à le supprimer.

Arendt, Les Origines du totalitarisme, 1951

Avant l'extermination viennent la mort juridique (retrait de la nationalité), la mort morale (rendre le témoignage impossible), la destruction de l'individualité. Tuer ne vient qu'après.

Exemple — Les lois de Nuremberg (1935) précèdent de six ans les camps d'extermination : on retire la citoyenneté avant de retirer la vie.

2Témoigner devient impossible pour ceux qui ont vu le fond.

Primo Levi, Les Naufragés et les Rescapés, 1986

Les rescapés ne sont pas les vrais témoins : ceux-là sont morts. Levi appelle « zone grise » cette part où les victimes furent contraintes de participer, et qui interdit tout partage simple entre bourreaux et innocents.

Exemple — Il tire le titre de son premier livre, Si c'est un homme (1947), d'un poème qui pose la question au lecteur, non au bourreau.

4Nommer, juger : ce que le droit a inventé après 1945

Aucune catégorie juridique n'existait pour ces crimes. Fallait-il en créer une, au risque de juger avec une loi postérieure aux faits ?

  1. 1944Lemkin forge « génocide »Un mot manquait : il l'invente à partir du grec genos et du latin caedere.
  2. 1945Statut de Nuremberg« Crime contre l'humanité » : commis contre des populations, y compris par un État contre les siens.
  3. 1987Procès BarbieLa France juge ; l'imprescriptibilité rend le passé toujours jugeable.
Benjamin, 1940 : « il n'est pas de document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie ».

1Il a fallu créer des catégories juridiques nouvelles pour juger des crimes sans précédent.

Statut du tribunal de Nuremberg, 1945

« Crime contre l'humanité » est une catégorie inédite : elle vise des actes commis contre des populations, y compris par un État contre ses propres citoyens. Le mot « génocide » est forgé par Lemkin en 1944.

Exemple — La France l'inscrit dans son droit et juge Klaus Barbie en 1987, puis Papon en 1998 : l'imprescriptibilité rend le passé toujours jugeable.

2La barbarie n'est pas derrière nous : elle est l'envers permanent de la civilisation.

Benjamin, Sur le concept d'histoire, 1940

« Il n'est pas de document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie. » Les chefs-d'œuvre ont été payés par le travail forcé de contemporains anonymes. Culture et barbarie ne s'opposent pas terme à terme.

Exemple — Benjamin écrit ces lignes en 1940, quelques mois avant de se donner la mort à Portbou en fuyant la Gestapo.

Références précises

Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.

MontaigneEssais, « Des Cannibales » (I, 31) · 1580

Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ; nos supplices sont pires que leur cannibalisme.

En dissertation : Ouvrir par le relativisme critique — puis en montrer la limite.

Lévi-StraussRace et histoire · 1952

Refuser l'humanité de l'autre est l'attitude la plus répandue de l'histoire humaine.

En dissertation : Élargir Montaigne à une loi anthropologique.

Primo LeviSi c'est un homme · 1947

Le camp est une entreprise organisée de démolition de l'homme.

En dissertation : Donner un contenu concret et non rhétorique au mot « déshumanisation ».

Primo LeviLes Naufragés et les Rescapés · 1986

La « zone grise » brouille la frontière entre victimes et complices.

En dissertation : Éviter le manichéisme ; montrer que le camp détruit jusqu'au jugement moral.

ArendtEichmann à Jérusalem · 1963

La banalité du mal : le crime de masse est commis par des hommes ordinaires, sans pensée.

En dissertation : Réfuter la thèse du monstre — cœur de toute dissertation sur l'inhumain.

ArendtLes Origines du totalitarisme · 1951

Le premier crime est la privation du « droit d'avoir des droits ».

En dissertation : Montrer que la déshumanisation est d'abord juridique.

BaumanModernité et Holocauste · 1989

La Shoah suppose la bureaucratie et la rationalité modernes, non une régression sauvage.

En dissertation : Casser l'opposition barbarie / civilisation.

Exemples à mobiliser

Nuremberg (1945) — Droit

Le statut du Tribunal militaire international crée la catégorie de « crime contre l'humanité » : la victime est atteinte en tant que membre de l'humanité tout entière. Imprescriptible en France depuis 1964.

Rwanda, 1994 — Histoire

La Radio des Mille Collines désigne les Tutsis comme des « cafards » (inyenzi). La déshumanisation par le vocabulaire précède et prépare le massacre.

Au cœur des ténèbres (Conrad, 1899) — Littérature

Kurtz, l'agent le plus « civilisé » de la compagnie, devient le plus cruel : la barbarie est au bout de la mission civilisatrice, non en face d'elle.

Shoah (Lanzmann, 1985) — Cinéma

Aucune image d'archive, seulement des paroles et des lieux : un dispositif qui refuse de faire spectacle de l'extermination. Le Fils de Saul (Nemes, 2015) prolonge cette question de la représentabilité.

Citations à retenir

« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. »— Montaigne, Essais, I, 31, 1580
« Considérez si c'est un homme, celui qui travaille dans la boue, qui ne connaît pas la paix, qui se bat pour un morceau de pain. »— Primo Levi, Si c'est un homme, 1947

Pièges et contresens

Traiter les criminels de « monstres ».

C'est précisément la thèse qu'Arendt réfute : le bourreau est ordinaire. Le mot « monstre » exclut le mal de l'humanité et empêche de le comprendre.

Confondre sauvage et barbare.

« Sauvage » désigne un état (l'homme des bois), « barbare » un jugement de valeur né d'une incompréhension linguistique. Montaigne joue sur cet écart.

Faire de la barbarie le contraire de la civilisation.

Les camps supposent bureaucratie, industrie et chemins de fer. La barbarie moderne est un produit de la civilisation technique (Bauman, Adorno).

Conclure du relativisme de Montaigne qu'on ne peut plus juger.

Montaigne relativise nos catégories pour mieux condamner nos propres cruautés. Le relativisme intégral, lui, rend la Shoah incritiquable : il s'autodétruit.

Sujets possibles

Un plan de dissertation type

Sujet : « Peut-on parler d'actes inhumains ? »
L'expression « acte inhumain » a-t-elle un sens, alors que ces actes sont commis par des hommes ?
I. C'est d'abord contradictoire

Seul l'homme est cruel avec méthode : ces actes sont profondément humains. Dire « inhumain » ou « monstre » exclut le mal de l'humanité pour se rassurer.

II. Mais l'expression garde un sens moral

« Inhumain » ne décrit pas une nature, il juge : est inhumain ce qui bafoue la dignité, ce qui traite l'homme comme une chose (Kant, Primo Levi).

III. Un mot qui risque de nous aveugler

Arendt : la « banalité du mal » — le bourreau est un homme ordinaire. Montaigne : « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ».

Ouverture : Reconnaître l'inhumain comme une possibilité humaine : le sens du devoir de mémoire (Primo Levi).

« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. »— Montaigne

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