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L'universel et l'altérité

Y a-t-il un « genre humain » qui unit tous les hommes, par-delà leurs différences ?

Reconnaître l'autre comme un homme malgré ses différences : c'est le pari de l'universel. Mais l'universel n'est-il pas parfois un masque de l'ethnocentrisme ?

L’essentiel en trois axes

L'unité du genre humain

Les droits de l'homme et l'idée d'une humanité commune : « rien de ce qui est humain ne m'est étranger » (Térence).

Le piège de l'ethnocentrisme

Montaigne, Lévi-Strauss : juger l'autre à l'aune de sa seule culture, c'est risquer de lui refuser son humanité.

Reconnaître l'autre

L'altérité comme épreuve et comme richesse : l'hospitalité, la rencontre, le respect de la différence.

Ne pas confondre

Universel · général · uniforme

L'universel vaut pour tous en droit ; le général n'est qu'une majorité de fait ; l'uniforme est l'identique imposé. La critique la plus fréquente de l'universalisme confond en réalité universel et uniforme — dénouer ce nœud vous donne une deuxième partie entière.

Ethnocentrisme · relativisme

L'ethnocentrisme érige sa culture en mesure de toutes les autres. Le relativisme refuse toute hiérarchie entre cultures. Le second corrige le premier, mais s'effondre s'il est intégral : il rend l'excision, l'esclavage et la Shoah également incritiquables.

Tolérance · reconnaissance

Tolérer, c'est supporter ce que l'on désapprouve — la position garde une supériorité implicite. Reconnaître, c'est admettre l'autre comme une source de valeur égale. Le passage de l'une à l'autre est l'un des grands mouvements de la pensée contemporaine.

Le cours

1L'universel proclamé et ses exclusions

Un texte peut être vrai dans ses principes et partial dans son périmètre. Comment repérer l'écart sans rejeter le principe ?

  1. 1789Déclaration des droitsLe texte dit « les hommes » et vise en fait les hommes propriétaires.
  2. 1791Olympe de GougesLa réécriture au féminin rend l'exclusion visible.
  3. 1885Loi coloniale françaiseLa « mission civilisatrice » inscrite dans la loi, défendue par Jules Ferry.
Césaire, 1950 : l'objection ne vise pas l'universel, mais son usage comme titre de supériorité.

1Un universel énoncé depuis un lieu particulier reste souvent partiel.

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, 1789

Le texte dit « les hommes » et vise en fait les hommes propriétaires. Ce ne sont pas ses principes qui sont faux : c'est leur périmètre d'application qui est restreint sans le dire.

Exemple — Olympe de Gouges (1791) et la Révolution haïtienne (1791-1804) prennent la déclaration au mot et rendent l'exclusion visible.

2L'universalisme peut servir à justifier la domination.

Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950

Au nom de la civilisation, on a colonisé ; au nom de l'homme, on a nié des hommes. L'objection n'est pas contre l'universel mais contre son usage comme titre de supériorité.

Exemple — La « mission civilisatrice » est inscrite dans la loi française du 19 juillet 1885, défendue à la tribune par Jules Ferry.

2Le relativisme, sa force et son piège

S'il n'existe aucun point de vue extérieur, on ne peut plus juger personne — y compris ce qu'on voulait combattre. Comment sortir de là ?

Sa force
Lévi-Strauss, 1952
  • L'ethnocentrisme est inévitable : autant en avoir conscience
  • La diversité est la condition du progrès
  • C'est la coalition des cultures qui invente
l'impasse
Son piège
l'objection classique
  • Plus aucune condamnation possible
  • « Tout est relatif » est un énoncé universel
  • Il se contredit lui-même
Lévi-Strauss l'admet en 1971 dans Race et Culture, au grand embarras de l'UNESCO qui l'avait commandé.

1Il n'existe pas de point de vue extérieur d'où juger toutes les cultures.

Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952

Chaque culture évalue les autres avec ses propres catégories : l'ethnocentrisme n'est pas un défaut moral, c'est une position inévitable dont il faut prendre conscience. La diversité est la condition du progrès, non son obstacle.

Exemple — Il compare les cultures à des joueurs qui misent : c'est la coalition des cultures, non leur isolement, qui produit les avancées.

2Un relativisme conséquent interdit toute condamnation, y compris des pires pratiques.

Objection classique au relativisme

Si aucun jugement transculturel n'est légitime, on ne peut plus rien reprocher à personne — et le relativisme se trouve désarmé devant ce qu'il voulait combattre. Il se contredit : affirmer que tout est relatif est un énoncé universel.

Exemple — Lévi-Strauss lui-même l'admet en 1971 dans Race et Culture, texte qui déçut l'UNESCO qui l'avait commandé.

3Sortir de l'alternative : universel de départ, universel d'arrivée

Et si l'universel n'était pas une prémisse à imposer, mais un résultat à construire ? Le changement de statut résout l'impasse.

universel poséuniversel construit
Le surplomb
On énonce l'universel depuis sa propre culture — et l'on impose.
La traduction
Jullien : passer d'une langue à l'autre, et découvrir en chemin ce qui se partage.
La responsabilité
Levinas : le visage d'autrui oblige avant même qu'on le comprenne.

Où passe la frontière ? Todorov, 1982 : Cortés comprend admirablement les Aztèques — et s'en sert pour les détruire. Comprendre ne suffit pas.

L'universel devient un travail, jamais un point de départ.

1L'universel ne se pose pas au départ, il se construit par la traduction.

Jullien, De l'universel, 2008

Plutôt qu'un universel déjà là, un travail d'« écart » : passer d'une langue et d'une culture à l'autre, et découvrir en chemin ce qui peut se partager. L'universel devient un résultat, jamais une prémisse.

Exemple — Ricœur parlait d'« hospitalité langagière » : traduire, c'est accepter de perdre quelque chose pour que quelque chose passe.

2La reconnaissance de l'autre précède la connaissance qu'on en a.

Levinas, Totalité et Infini, 1961

Autrui n'est pas d'abord un objet à comprendre puis à respecter : son visage m'oblige avant que je le comprenne. L'universel cesse d'être une propriété commune pour devenir une responsabilité.

Exemple — Todorov, dans La Conquête de l'Amérique (1982), montre le contraire à l'œuvre : Cortés comprend admirablement les Aztèques — et s'en sert pour les détruire.

Références précises

Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.

TérenceHéautontimoroumenos · 163 av. J.-C.

« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »

En dissertation : Point de départ de l'universel — à situer historiquement, pas à citer comme un proverbe.

KantVers la paix perpétuelle · 1795

Un droit cosmopolitique fondé sur l'hospitalité universelle.

En dissertation : Donner à l'universel une traduction politique et juridique.

Olympe de GougesDéclaration des droits de la femme et de la citoyenne · 1791

L'universel de 1789 excluait la moitié de l'humanité.

En dissertation : Montrer que la critique de l'universel se fait au nom de l'universel.

Lévi-StraussRace et histoire · 1952

Aucune culture ne détient le critère du progrès ; le « faux évolutionnisme » hiérarchise à tort.

En dissertation : Fonder la critique de l'ethnocentrisme sans glisser au relativisme.

LevinasTotalité et Infini · 1961

Le visage d'autrui oblige avant toute connaissance : l'éthique est première.

En dissertation : Passer de la tolérance à la responsabilité.

Merleau-PontySignes · 1960

Opposer un « universel latéral », acquis par l'expérience d'autrui, à l'universel de surplomb.

En dissertation : La distinction qui permet une troisième partie non consensuelle.

ArendtCondition de l'homme moderne · 1958

Ce sont les hommes, au pluriel, qui habitent le monde : la pluralité est une condition, non un défaut.

En dissertation : Conclure sur un universel qui suppose la différence au lieu de l'effacer.

Exemples à mobiliser

1789, 1794, 1802, 1848 — Histoire

Égalité proclamée, esclavage aboli, rétabli par Napoléon, puis définitivement aboli : la chronologie mesure l'écart entre l'universel déclaré et l'universel appliqué.

La contestation de Bangkok (1993) — Droit

Plusieurs États asiatiques opposent aux droits de l'homme des « valeurs » régionales : le débat sur l'universalité est contemporain, pas seulement philosophique.

Tristes Tropiques (Lévi-Strauss, 1955) — Anthropologie

Le regret de l'uniformisation du monde par un même modèle : critique de l'uniforme, non de l'universel.

La controverse de Valladolid (1550-1551) — Histoire

Le premier grand débat sur l'extension de l'humanité : à qui s'applique le mot « homme » ? Utilisable aussi bien ici que sur la fiche « espèce humaine ».

Citations à retenir

« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »— Térence, Héautontimoroumenos, 163 av. J.-C.
« Ce sont les hommes, et non pas l'Homme, qui vivent sur la terre et habitent le monde. »— Arendt, Condition de l'homme moderne, 1958

Pièges et contresens

Confondre universel et uniforme.

L'universel est ce qui vaut pour tous ; l'uniforme est l'identique imposé. La plupart des critiques de « l'universalisme » visent en réalité l'uniformisation.

Adopter un relativisme intégral.

Il s'autodétruit : s'il n'existe aucun critère transculturel, on ne peut plus condamner l'esclavage ni le génocide. Le relativisme est un instrument critique, pas une position finale.

Faire de Lévi-Strauss un relativiste absolu.

Il affirme l'unité de l'esprit humain et défend la diversité contre l'uniformisation. Ce n'est pas la même chose que « tout se vaut ».

Croire que dénoncer l'universel occidental suffit.

L'abolition de l'esclavage et l'émancipation des femmes se sont faites au nom de l'universel. La critique doit expliquer pourquoi l'arme a fonctionné.

Sujets possibles

Un plan de dissertation type

Sujet : « Peut-on parler d'une humanité universelle ? »
L'idée d'une humanité commune est-elle un progrès moral, ou une négation des différences ?
I. L'humanité comme universel

Une même raison, une même dignité : les droits de l'homme affirment une humanité commune par-delà les frontières.

II. Mais l'universel peut masquer un particulier

Reproche d'ethnocentrisme : l'« universel » a souvent été celui de l'Occident. Montaigne, Lévi-Strauss invitent au respect des différences.

III. Un universel concret, construit dans le dialogue

Non l'uniformité imposée, mais une universalité qui reconnaît la pluralité (Arendt) : l'humanité se dit au pluriel sans cesser d'être une.

Ouverture : Jusqu'où respecter les différences sans tomber dans un relativisme qui renonce à juger ?

« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »— Térence

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