La dignité
Tout homme a une dignité, dit-on. Mais d'où vient-elle, et qu'exige-t-elle ?
La dignité est la valeur absolue reconnue à tout être humain, indépendamment de son utilité ou de ses mérites. Elle fonde les droits de l'homme et interdit de traiter quelqu'un comme une simple chose.
L’essentiel en trois axes
Kant : la personne a une dignité, non un prix. On peut se servir des choses ; on doit respecter les personnes.
Pic de la Mirandole : l'homme n'a pas de nature fixée d'avance — sa dignité est de se façonner lui-même.
Droits de l'homme, interdit de la torture et de l'esclavage : la dignité comme rempart contre la réduction de l'homme à un objet.
Ne pas confondre
L'honneur est inégal, hiérarchique, il se mérite et se perd — c'est la logique de l'Ancien Régime, où dignitas désigne d'abord une charge. La dignité moderne est l'inverse exact : égale, inconditionnelle, inaliénable. Le renversement du même mot est en soi un sujet.
Kant fonde tout sur cette opposition : ce qui a un prix peut être remplacé par un équivalent ; ce qui est au-dessus de tout prix a une dignité. Toute atteinte à la dignité est donc, dans son principe, une substitution — traiter quelqu'un comme remplaçable.
La dignité objective est un statut qu'on ne peut pas perdre, même en se conduisant indignement. Le sentiment de dignité est vécu, et il peut être détruit (l'humiliation, la déchéance physique). Les débats sur la fin de vie jouent presque toujours sur cette équivoque.
Le cours
Le même mot désigne un rang qu'on peut perdre et une valeur qu'on ne peut pas perdre. Presque tous les sujets jouent sur ce basculement.
- Se mérite
- Se perd
- Distingue les hommes entre eux
- Ne se mérite pas
- Ne se perd pas
- Égalise tous les hommes
1La dignité désigne d'abord un rang, donc une inégalité.
La dignitas romaine
Est digne celui qui occupe une charge : le magistrat, le sénateur. Cette dignité-là se mérite, se perd, et distingue les hommes entre eux. Rien à voir avec ce que nous appelons ainsi aujourd'hui.
Exemple — On parle encore des « dignitaires » d'un régime, ou d'une charge « revêtue avec dignité » : l'ancien sens survit dans la langue.
2La dignité devient une valeur absolue, sans prix ni équivalent.
Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785
Kant sépare deux ordres : ce qui a un prix peut être remplacé par un équivalent, ce qui a une dignité n'en admet aucun. La personne relève du second. D'où l'impératif : traiter l'humanité toujours aussi comme une fin, jamais simplement comme un moyen.
Exemple — « Simplement » est décisif : nous nous servons les uns des autres en permanence — le chauffeur de taxi est un moyen — sans violer la dignité, tant qu'il reste aussi une fin.
Pourquoi la dignité devient-elle un principe juridique au milieu du XXe siècle, et pas avant ?
- 1948Déclaration universelleLa dignité figure dès le préambule.
- 1949Loi fondamentale allemandeArticle 1 : « La dignité de l'être humain est intangible. »
- 1994FranceLe Conseil constitutionnel la consacre ; le corps devient hors commerce.
1La dignité est devenue un fondement juridique après avoir été niée en fait.
Loi fondamentale allemande, article 1, 1949
« La dignité de l'être humain est intangible. » Une constitution place en tête ce que le régime précédent avait méthodiquement détruit. Le droit ne découvre pas la dignité : il réagit.
Exemple — La Déclaration universelle l'inscrit dès son préambule en 1948 ; le Conseil constitutionnel français ne la consacre qu'en 1994, à propos des lois de bioéthique.
2Le corps humain est mis hors du commerce pour rendre la dignité effective.
Code civil, articles 16 et suivants, 1994
Le corps ne peut être ni vendu ni loué : c'est la non-patrimonialité. Sans cette règle, la dignité resterait une déclaration d'intention, puisque tout deviendrait négociable.
Exemple — C'est le socle des débats actuels sur le don d'organes, le sang et la gestation pour autrui : chacun demande si l'interdit protège encore, ou s'il enferme.
Peut-on interdire à quelqu'un, pour sa dignité, ce qu'il a librement accepté ? C'est ici que le sujet devient un vrai problème.
- Elle appartient à l'humanité, pas à l'individu
- Le consentement n'y change rien
- Conseil d'État, 1995
- Protéger quelqu'un contre lui-même
- Au prix de son emploi et de sa liberté
- Wackenheim débouté à l'ONU, 2002
1On peut interdire à quelqu'un ce qu'il consent, au nom de sa propre dignité.
Conseil d'État, Commune de Morsang-sur-Orge, 1995
Le lancer de nain est interdit bien que l'intéressé soit consentant et y gagne sa vie. La dignité est jugée indisponible : elle n'appartient pas à celui qui la porte, mais à l'humanité en lui.
Exemple — Manuel Wackenheim a saisi le Comité des droits de l'homme de l'ONU en invoquant son droit au travail. Débouté en 2002 — l'exemple sert donc les deux thèses.
2Cette indisponibilité fait la force de la notion, et sa faiblesse.
Débat contemporain sur l'autonomie
Si la dignité justifie de protéger quelqu'un contre lui-même, elle devient un instrument de paternalisme. Le sujet type oppose alors dignité et liberté ; la copie moyenne choisit un camp là où il faut exposer le conflit.
Exemple — Le débat sur la fin de vie oppose exactement ces deux lectures : mourir dans la dignité, est-ce décider soi-même, ou être protégé de sa propre décision ?
Deux cas limites permettent de trancher : celui qui a commis le pire, et celui à qui l'on a tout retiré.
- Si la faute ôtait la dignité, la torture serait permise
- L'article 3 CEDH ne souffre aucune dérogation
- Fantine vend cheveux, dents, puis corps
- Ce ne sont pas la dignité mais ses moyens qui disparaissent
1La dignité ne se mérite pas, sinon elle ne protège plus personne.
Convention européenne des droits de l'homme, article 3, 1950
Si la dignité se perdait par la faute, le criminel pourrait être torturé. L'interdiction absolue de la torture refuse précisément cela : elle vaut sans condition, y compris pour le pire.
Exemple — Cet article ne souffre aucune dérogation, même en cas de guerre ou de terrorisme — contrairement à presque tous les autres.
2La misère n'ôte pas la dignité, elle empêche de la manifester.
Hugo, Les Misérables, 1862
Hugo décrit la déchéance de Fantine comme un démembrement : les cheveux, les dents, puis le corps. Ce n'est pas sa dignité qui disparaît, ce sont les moyens de la faire reconnaître. Distinction que les copies manquent presque toujours.
Exemple — Le droit au logement opposable (2007) part de la même idée : sans conditions matérielles, le principe reste une formule.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
La dignité de l'homme tient à ce qu'aucune nature ne lui est assignée : il se façonne.
En dissertation : Fonder la dignité sur la liberté plutôt que sur une essence.
Ce qui a un prix est remplaçable ; la personne, ayant une dignité, est fin en soi.
En dissertation : Référence centrale et incontournable ; garder le mot « simplement » dans la formule.
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
En dissertation : Montrer que la dignité entre dans le droit international en réponse aux camps.
La dignité est une composante de l'ordre public : le consentement de la victime ne la rend pas disponible.
En dissertation : L'exemple juridique qui fait travailler la tension dignité / autonomie.
Le camp est une entreprise méthodique de démolition de l'homme.
En dissertation : Donner un contenu concret à la notion d'atteinte à la dignité.
La misère dépossède Fantine de son corps pièce par pièce.
En dissertation : Élargir la dignité de l'interdit moral à l'exigence sociale.
Exemples à mobiliser
Un spectacle est interdit malgré le consentement — et malgré la perte d'emploi qui s'ensuit. La dignité peut se retourner contre la volonté de celui qu'elle protège.
En droit français, le corps ne peut être ni vendu ni loué : socle des débats sur le don d'organes, le sang et la GPA.
« La dignité de l'être humain est intangible » : une constitution place en tête ce que le régime précédent avait nié.
Cheveux, dents, puis corps : Hugo décrit la misère comme un démembrement progressif de la personne.
Citations à retenir
Pièges et contresens
L'honneur est inégal et se perd ; la dignité est égale et inconditionnelle. Toute copie qui les mélange conclut que la dignité se mérite — et manque le concept moderne.
C'est le piège numéro un du thème. Définissez toujours : dignité-statut ou dignité-vécu ? Kantienne ou juridique ? Sans quoi l'argument tourne à vide.
Elle est un statut reconnu et une exigence normative. Rien dans la biologie ne l'établit — c'est justement ce qui la rend fragile et politique.
Kant n'interdit pas d'utiliser autrui, mais de le réduire à un moyen. La nuance change tout dans l'analyse des relations sociales et du travail.
Sujets possibles
- La dignité se mérite-t-elle ?
- Peut-on renoncer à sa dignité ?
- Qu'est-ce qui fonde les droits de l'homme ?
Un plan de dissertation type
La dignité est-elle due à tout être humain sans condition, même au pire des criminels ?
Kant : la personne a une dignité, non un prix ; elle est une fin, jamais un simple moyen. C'est le fondement des droits de l'homme.
Le criminel, le bourreau : peut-on leur reconnaître une dignité ? La dignité semble se mériter, non se donner.
Reconnaître la dignité de tout homme, même indigne de ses actes, c'est refuser de le réduire à une chose : la barbarie commence quand on en excepte certains.
Ouverture : La vulnérabilité (le soin dû aux plus fragiles) n'est-elle pas le vrai visage de la dignité ?