Le posthumain & le transhumanisme
Et si la technique permettait de « dépasser » l'humain ? Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ?
Les biotechnologies et l'intelligence artificielle rouvrent la question : l'humain est-il un point de départ à améliorer (transhumanisme) ou une valeur à préserver ? Le thème rejoint ici l'actualité la plus brûlante.
L’essentiel en trois axes
Le transhumanisme veut réparer, puis augmenter l'homme (mémoire, longevité, capacités). L'humain devient un chantier ouvert.
Inégalités d'accès, perte du sens de la finitude, marchandisation du vivant. Jonas : une responsabilité nouvelle envers les générations futures.
La dignité, la finitude, la vulnérabilité : peut-être la part la plus proprement humaine, celle qu'aucune technique ne doit abolir.
Ne pas confondre
Le transhumanisme veut augmenter l'homme par la technique : il reste humaniste, et même hyper-humaniste, puisqu'il fait de la maîtrise le sommet de l'humain. Le posthumanisme critique (Haraway, Braidotti) veut décentrer l'homme, brouiller les frontières homme/animal/machine pour défaire les hiérarchies. Ils sont presque opposés — les confondre est l'erreur la plus courante sur cette fiche.
Soigner répare un écart à un état de santé ; augmenter dépasse le fonctionnement normal de l'espèce. Toute l'éthique se joue sur cette ligne — et sur le fait qu'elle est floue : une vaccination est-elle une augmentation du système immunitaire ?
L'eugénisme historique était étatique et coercitif (stérilisations forcées, politiques raciales). L'« eugénisme libéral » que discute Habermas procède du choix des parents sur un marché : aucune contrainte, mais le même résultat cumulé. On ne peut donc pas le rejeter par la seule référence au nazisme.
Le cours
Soigner ramène vers une norme, augmenter la dépasse. Mais si la norme se déplace, où passe encore la frontière ?
Où passe la frontière ? Il n'existe pas de seuil naturel : c'est une décision collective, et c'est pourquoi le sujet est politique.
1La médecine a toujours modifié l'homme ; le posthumanisme change seulement d'objectif.
Distinction thérapie / augmentation
Réparer, c'est ramener vers une norme ; augmenter, c'est la dépasser. La difficulté est que la norme elle-même bouge : ce qui était une performance devient un standard, et l'augmentation d'hier passe pour un soin.
Exemple — Les lunettes corrigent une déficience, les prothèses de Pistorius ont fait débat aux Jeux de 2012 : au-delà d'un seuil, la réparation devient avantage.
2Le transhumanisme est un projet de dépassement de la condition humaine par la technique.
Bostrom, A History of Transhumanist Thought, 2005
Le programme vise trois cibles : la vieillesse, les limites cognitives, la souffrance. Il ne s'agit pas de soigner l'homme mais d'en produire un autre — d'où le préfixe.
Exemple — Ray Kurzweil annonce une « singularité » vers 2045, date à laquelle l'intelligence artificielle dépasserait l'humaine. La prédiction vaut surtout comme symptôme.
Deux objections tiennent, et elles ne portent pas sur la technique : l'une sur l'égalité, l'autre sur le sens de la finitude.
- L'enfant programmé n'est plus l'auteur de sa vie
- Droit à un patrimoine génétique non manipulé
- Gattaca (1997) en montre la conséquence sociale
- La mortalité produit l'urgence et le renouvellement
- Une humanité immortelle serait sans avenir
- D'où le principe responsabilité
1L'augmentation menace l'égalité entre les générations.
Habermas, L'Avenir de la nature humaine, 2001
Un enfant programmé selon les vœux de ses parents n'est plus l'auteur de sa propre vie : il devient le produit d'une décision qu'il n'a pas prise. Habermas défend un droit à un patrimoine génétique non manipulé, comme condition de l'autonomie.
Exemple — Bienvenue à Gattaca (Niccol, 1997) montre la conséquence sociale : une société où l'assurance et l'emploi se règlent sur le génome.
2Vouloir supprimer la finitude, c'est supprimer ce qui donne son prix à l'existence.
Jonas, Le Principe responsabilité, 1979
La mortalité n'est pas seulement un mal : elle produit l'urgence, le renouvellement des générations, la place laissée aux suivants. Une humanité immortelle serait une humanité sans avenir.
Exemple — Jonas formule l'impératif qui domine tout le droit de l'environnement : « agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre ».
Et si la technique n'était pas ce qui s'ajoute à l'homme, mais ce par quoi il s'est formé ? Alors il n'y a jamais eu d'homme « naturel » à préserver.
- 1964Leroi-GourhanLa bipédie libère la main, la main libère la face, la face permet le langage.
- 1968Kubrick, 2001L'os jeté en l'air devient vaisseau : l'homme, l'outil et l'arme naissent du même geste.
- 1985Haraway, Manifeste cyborgLes frontières homme / machine / animal sont historiques, donc politiques.
1L'homme a toujours été un être technique : il n'y a pas d'homme avant l'outil.
Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, 1964
La bipédie libère la main, la main libère la face, la face permet le langage : l'outil et le cerveau se produisent l'un l'autre. La technique n'est donc pas ce qui s'ajoute à l'homme, c'est ce par quoi il se forme.
Exemple — Kubrick le montre en un raccord dans 2001 (1968) : l'os jeté en l'air devient vaisseau spatial — naissance de l'homme, de l'outil et de l'arme dans le même geste.
2Les frontières homme / machine / animal sont des constructions historiques, pas des données.
Haraway, Manifeste cyborg, 1985
Haraway ne célèbre pas la technique : elle montre que ces partages ont servi à hiérarchiser, et qu'en les brouillant on ouvre une politique. Le cyborg est un outil critique, pas une prophétie.
Exemple — Contresens fréquent : en faire un éloge du transhumanisme. Le texte est écrit contre les naturalismes, y compris contre un certain féminisme de la nature.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
La science doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », santé comprise.
En dissertation : Montrer que le projet transhumaniste prolonge la modernité au lieu de la rompre.
L'humanité peut se transcender consciemment et collectivement.
En dissertation : Dater le mot, éviter de faire du transhumanisme une invention de la Silicon Valley.
La puissance technique impose une éthique du futur et une heuristique de la peur.
En dissertation : Fonder la prudence sans invoquer une nature sacrée.
L'eugénisme libéral rompt la symétrie entre générations et compromet l'autonomie de l'enfant.
En dissertation : L'objection la plus solide : elle ne présuppose aucune sacralité du naturel.
L'homme éprouve une « honte prométhéenne » face à la perfection de ses machines.
En dissertation : Renverser la question : ce n'est plus l'homme qui augmente la machine, c'est la machine qui déclasse l'homme.
Le cyborg brouille les frontières homme/animal/machine et défait les hiérarchies.
En dissertation : Distinguer posthumanisme critique et transhumanisme — la nuance qui fait la différence.
Exemples à mobiliser
L'édition du génome (Nobel de chimie 2020) rend la modification héréditaire accessible ; la naissance d'enfants génétiquement modifiés en Chine a valu à son auteur une condamnation. La limite est institutionnelle, non technique.
Une société où le génome tient lieu de CV : l'eugénisme libéral produit une discrimination sans loi discriminatoire. L'exemple le plus efficace sur l'inégalité biologique.
Des humains fabriqués et satisfaits : la dystopie porte moins sur la technique que sur le bonheur obtenu au prix de la liberté et de la souffrance.
La faute du savant n'est pas d'avoir créé, mais d'avoir abandonné sa créature. Le problème est la responsabilité, non la transgression.
Citations à retenir
Pièges et contresens
Le premier veut augmenter l'homme (et reste humaniste) ; le second veut le décentrer. Ils ne partagent qu'un préfixe.
Le surhomme relève d'une transmutation des valeurs, pas d'une amélioration biologique. L'erreur est fréquente et immédiatement sanctionnée.
L'eugénisme libéral se passe de toute contrainte étatique : l'argument tombe à côté. Utilisez plutôt Habermas (autonomie) ou la justice distributive.
La médecine augmente déjà l'homme (vaccins, prothèses). Le sujet exige de dire où l'on place la limite et pourquoi, non de nier le continuum.
Sujets possibles
- Faut-il « améliorer » l'homme ?
- La technique peut-elle dénaturer l'humanité ?
- Y a-t-il des limites à ne pas franchir ?
Un plan de dissertation type
Le dépassement de l'humain est-il l'accomplissement de l'homme, ou une menace pour son humanité ?
Perfectibilité (Rousseau), technique qui répare et augmente ; Nietzsche : « l'homme est quelque chose qui doit être surmonté ».
Inégalité entre augmentés et non-augmentés ; démesure de la puissance technique (Jonas, principe responsabilité) ; abolition de la finitude.
Distinguer ce qui accomplit l'humain (soigner) de ce qui l'abolit (sa dignité, sa vulnérabilité). Kant : ne jamais traiter l'homme comme un simple moyen, pas même au nom du progrès.
Ouverture : Le vrai dépassement n'est-il pas moral plutôt que technique : rendre l'homme plus humain ?